Au marché de Colobane, c’est l’effervescence. En cette matinée, comme à l’accoutumée, les routes sont envahies par une flopée de passants. D’innombrables personnes sillonnent les artères de ce quartier. De la fumée s’échappant des véhicules, mâtinée de poussière soulevée par les passants, rend l’air difficilement respirable au grand dam de la population. Dans ces allées, principalement allant du rond-point de la maison du Parti socialiste vers la gare, une file interminable de voitures est à l’arrêt, du fait d’un embouteillage monstre qui oblige certains usagers des transports en commun à descendre des véhicules pour continuer le trajet à pied.
La faute à une occupation anarchique des trottoirs par les mendiants, les marchands tabliers et autres étals fortuits ; certains piétons empruntent la chaussée à leurs risques et périls. Sur les trottoirs, on rencontre pêle-mêle des vendeurs à la sauvette, des marchands de fruits, des vendeurs de fripes, des vendeurs de montres et autres articles. Si, pour la plupart, ils achalandent leurs marchandises sur la chaussée ; d’autres préfèrent occuper le trottoir et se servir de leurs bras tendus pour étaler leurs marchandises.
La transformation de ces lieux de circulation en lieux de commerce est monnaie courante à Dakar, mais, à Colobane, le phénomène ne date pas d’aujourd’hui. Bamba, un jeune homme d’une vingtaine d’années, est vendeur de jeans. Assis à même le sol, entre la chaussée et le trottoir, une toile lui permet d’empiler ses marchandises. Bréviligne, un pantalon jean noir déchiré et un débardeur gris lui servent d’accoutrement. Il tient quelques-unes de ses marchandises sur le bras qu’il expose aux yeux des passants afin de les inciter à acheter.
Le rabattement sur la chaussée, un danger pour les piétons
« À Colobane, la chaussée est toujours empruntée par les piétons. Certes, nous sommes en partie responsables de cette situation, mais on n’a pas le choix. On veut juste gagner dignement notre pain quotidien. Nous leur laissons un peu d’espace pour circuler librement », déplore le jeune homme. À une dizaine de mètres de là, sur ce même trottoir, un homme dans la quarantaine tient plusieurs montres entre ses mains. Longiligne, il gêne ; à la limite, il harcèle les passants qui, d’un geste inopiné, se rabattent sur la chaussée. Ce comportement dangereux n’est pas cautionné par certains passants qui pensent que des solutions doivent être trouvées rapidement pour le bien-être de tout le monde.
Bassirou Ndour, en bras de chemise, parle avec plus de modération. Le jeune homme, étudiant de son état, est venu acheter quelques jeans. Arpentant souvent ce chemin, il appelle à plus de compréhension. « En principe, le trottoir est fait pour les piétons. Les marchands et les ambulants ne devraient pas y ériger leurs commerces. Mais la conjoncture nous oblige à tolérer cette occupation illégale des trottoirs d’autant plus qu’un espace est laissé aux piétons », dit-il, tout en continuant à négocier.
« Pour ceux qui marchent sur la chaussée, c’est simplement de l’inconscience. Ils risquent de se faire renverser par une voiture ou une moto. La solution, quoique difficile, et qui soulagerait tout le monde, c’est de libérer le trottoir de son occupation », propose-t-il en prenant le pantalon en jean qu’il vient de payer.
Sémou Diouf, ancien étudiant reconverti dans la vente de fripes, abonde dans le même sens. Joufflu et âgé d’une vingtaine d’années, l’homme n’est pas insensible à ce que vivent les piétons qui passent par les lieux. Sur une voix grave, il fustige ce comportement indigne d’un bon père de famille. « Cette occupation anarchique du trottoir pousse les passants à prendre la chaussée. D’ailleurs, on n’est pas à l’abri d’un chauffard qui pourrait éventuellement perdre le contrôle de sa voiture et nous foncer dessus », alerte l’ex universitaire.
Cependant, l’imprudence des piétons est notoire. Certaines personnes, par étourderie ou pour une autre raison méconnue, préfèrent marcher sur la chaussée alors que le trottoir offre de l’espace. « Les piétons pestent toujours contre notre occupation du trottoir. Et pourtant, tu verras des gens emprunter la chaussée même s’il y a de l’espace », se désole-t-il avant de conclure : « Nous voulons que le gouvernement nous trouve un site pour pouvoir y travailler paisiblement et en toute sécurité. Nous ne sommes pas fiers d’être là, nous voulons avoir des magasins ou être recasés. »
Un trottoir pas trottable
Dans ce marché, il n’y a pas une partie du trottoir qui n’est pas assiégée. Les vendeurs lancent aux passants des « copain, loo bëgg » (copain, qu’est-ce que tu veux?) ; ou encore « kaay ma jaay lë téléphone » (Je te vends un téléphone?). Près du rond-point, entre les deux voies, se trouvent des vendeurs de chaussures. Mᵐᵉ Diagne, une vieille maman, est venue en acheter à ses enfants.
Habillée en meulfeu rouge, strié par des zébrures blanches, la dame de la cinquantaine se confie à voix basse : « J’exhorte les piétons à marcher sur le trottoir pour leur sécurité. On ne cautionne pas cette occupation anarchique des vendeurs, mais on doit pouvoir être indulgent car les marchands essaient de gagner dignement leur vie ». Elle renchérit en appelant le gouvernement à trouver une alternative. « Les marchands et autres vendeurs ne sont pas dans leurs droits, mais il doit y avoir des mesures d’accompagnement après un déguerpissement », soutient la dame.
Dans cette même lancée, Ibrahima Ly, étudiant en transport et logistique, est assis sur une moto Jakarta. Clé de contact à la main et casque sur la tête, il est un tiak-tiakman (conducteur de mototaxi) à temps partiel. Trouvé au niveau du rond-point de Colobane, à quelques pas de la station d’essence, il avoue : « Souvent, les piétons n’empruntent pas les trottoirs. Cela peut empêcher la fluidité de la circulation des véhicules, pouvant occasionner des embouteillages ou même des accidents ».
Ébloui par les rayons du soleil, le jeune homme en sueur pense que les vendeurs sont responsables de cette situation. « Toutefois, les vendeurs ne sortent pas blancs comme neige dans cette affaire. À force d’occuper le trottoir, ils forcent les passants à prendre la chaussée. On doit leur trouver un endroit approprié pour travailler et subsidiairement désengorger les trottoirs », estime-t-il.
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