L’histoire politique contemporaine du Sénégal s’articule autour d’une constante sociologique : chaque alternance s’accompagne d’un mouvement de ralliements vers les sphères du pouvoir. L’annonce récente par le président Bassirou Diomaye Faye de la création de sa propre formation politique, dans un contexte marqué par des divergences avec son ancien mentor Ousmane Sonko, semble illustrer une nouvelle fois cette dynamique.
À peine cette
initiative dévoilée, une vague de démissions a été enregistrée au sein des
Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité
(Pastef). Des cadres locaux aux titulaires de postes nominatifs, les
déclarations de soutien au président de la République se multiplient.
Parallèlement, un phénomène comparable s’observe dans les rangs de l’ancien
parti au pouvoir.
Dès
lors, ces mouvements interrogent sur le sens profond de l'engagement militant
et la nature intrinsèque de l'espace politique sénégalais.
Ainsi,
pour décrypter ces migrations systémiques, il convient d’abord de s'appuyer sur
la théorie du don et du contre-don développée par Marcel Mauss. Dans
l'écosystème républicain sénégalais, le pouvoir d'État détenant le monopole des
ressources matérielles, des nominations administratives et des privilèges
économiques, s'impose historiquement comme le principal employeur du pays.
Le
« souverain » distribue ses largesses et les postes comme un don initial à sa
clientèle politique. En contrepartie, le bénéficiaire est soumis à l'obligation
anthropologique du contre-don, qui prend ici la forme d’un ralliement
inconditionnel et d’une défection stratégique au profit du nouveau maître du décret.
La logique du don et du contre-don
À
cette logique de clientélisme politique, il faut ajouter des raisons purement
économiques éclairées par la thèse de Max Weber sur la profession politique. Le
sociologue allemand distingue ceux qui vivent pour la politique (par
pure conviction doctrinale) et ceux qui vivent de la politique (en
faisant un moyen de subsistance et d'ascension sociale).
Au
Sénégal, la précarité du tissu économique privé renforce cette seconde
catégorie. Dans les faits, entretenir une base politique demande des moyens
financiers considérables qu’un opposant peut difficilement rassembler sur la
durée.
Le
leadership politique a un coût financier que très peu d’acteurs peuvent assurer en dehors
de l’appareil d’État. Pour ces professionnels de la politique au sens wébérien,
le ralliement devient une stratégie de survie matérielle pour ne pas subir un
déclassement économique.
Une autre
hypothèse souvent avancée pour expliquer certains rapprochements politiques est
la recherche d’une forme de sécurité judiciaire. Au Sénégal, l’appartenance à
la mouvance présidentielle est parfois perçue comme susceptible d’offrir un
environnement plus favorable à certains responsables ayant exercé des fonctions
impliquant la gestion de fonds publics.
À
ce propos, la traque des biens supposés mal acquis
engagée par le régime de Macky Sall en 2012 constitue un précédent
régulièrement cité. Parmi les vingt-cinq personnalités de l’ancien régime
d’Abdoulaye Wade initialement visées, Karim Wade, Tahibou Ndiaye et compagnie
figurent parmi les principaux responsables effectivement poursuivis, tandis que
d’autres personnalités mentionnées ont par la suite intégré le gouvernement de
Macky Sall.
Concernant le
régime actuel, certains observateurs estiment qu’après deux années d’exercice
du pouvoir, la pression judiciaire pesant sur plusieurs anciens dignitaires du
régime sortant semble progressivement s’atténuer, même si plusieurs procédures
demeurent pendantes devant les juridictions compétentes.
Le
dernier élément tient à l’affaiblissement des repères
idéologiques. Amorcée au cours de la seconde moitié du XXᵉ
siècle, cette évolution n’a pas épargné le champ politique sénégalais. Francis
Fukuyama voyait, avec la chute du mur de Berlin, l’épuisement des grands
affrontements idéologiques.
La crise de l’idéologie
Aujourd’hui,
l’absence de véritables frontières doctrinales entre les partis tend à montrer
que l’idéologie n’est plus le principal moteur du militantisme. Les formations
politiques apparaissent davantage comme des organisations électorales
pragmatiques, illustrant la prééminence d’une logique de conquête et d’exercice
du pouvoir sur les convictions philosophiques.
Cette lecture
mérite toutefois d’être nuancée concernant les cadres du Pastef ayant choisi de
suivre le président Diomaye Faye. Pour ces derniers, ce choix ne constituerait
pas un reniement idéologique puisqu’ils affirment demeurer fidèles aux idéaux
fondateurs du « Projet ». Cette position est confortée par le fait que
plusieurs directeurs généraux issus du Pastef, nommés lorsque Ousmane Sonko
occupait les fonctions de Premier ministre, sont toujours en poste.
Mais,
peut-on « faire du Pastef » sans son leader Ousmane Sonko ? L’évolution
des rapports de force au sein de cette famille politique apportera sans doute
des éléments de réponse.
À l’opposé, les
ralliements d’anciens cadres et de maires issus de l’Alliance pour la
République (APR) vers le camp présidentiel soulèvent davantage la question de
la continuité idéologique. Quoiqu’il en soit, ces repositionnements illustrent
la plasticité des engagements politiques lorsque les rapports de force
évoluent.
À l’analyse, la
création d’une formation politique présidentielle au cours même du mandat de
son fondateur, en rupture avec son organisation politique d’origine, constitue
une configuration inédite dans l’histoire politique récente du Sénégal. Ainsi,
en s’ouvrant rapidement à des ralliements venus d’horizons divers, cette
nouvelle entité pourrait être confrontée au défi de construire une identité
politique cohérente.
Mais, l’exercice
du pouvoir et les ressources que procure l’appareil d’État peuvent également
constituer des atouts importants pour consolider cette nouvelle offre
politique. L’issue dépendra notamment de sa capacité à transformer ces soutiens
conjoncturels en une véritable organisation partisane dotée d’un ancrage
militant durable.
Au-delà des
recompositions actuelles, ces mouvements rappellent que la vie partisane
sénégalaise demeure largement structurée par les ressources de l’État, la
personnalisation du pouvoir et la faiblesse des clivages idéologiques.
La trajectoire
de la future formation présidentielle constituera, à cet égard, un laboratoire
particulièrement intéressant pour observer si une offre politique construite autour de l’exercice du
pouvoir peut durablement se substituer à un parti issu d’une dynamique
militante. Les prochaines échéances électorales permettront de savoir ce
qu’il en est.
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