dimanche 12 juillet 2026
En direct
EN CONTINU
Chronique

La culture de l’insatisfaction

La culture de l’insatisfaction
Source: CESTI INFO
Ils se plaignent et ne rechignent à se plaindre encore et encore. Ils sont partout et nulle part ailleurs. Entrez dans n’importe quel lieu de notre capitale, connectez-vous cinq minutes sur les réseaux sociaux ou écoutez les interminables débats dans les transports. Le constat est le même : ils sont toujours insatisfaits.

Cette culture permanente de l’insatisfaction est justifiée selon la psychologie moderne par un mécanisme redoutable qualifié de tapis roulant hédoniste. 

Dès qu'un désir est assouvi soit par un nouvel emploi, un confort matériel accru ou une victoire quelconque, notre cerveau s'y habitue en quelques semaines et redéfinit ce confort comme le nouveau point zéro. L'humain moderne est comme un marcheur blanc sur un tapis roulant.

Il court sans arrêt après le bien-être, mais sa ligne d'horizon recule à la même vitesse que ses pas. Dans ce cas précis, cette insatisfaction devient alors une fatalité biologique. 

Le cœur de notre frustration réside également dans un conflit temporel majeur. Les technologies de l’information et de la communication (Tic) nous ont habitués à la gratification instantanée. Il suffit d’un clic pour commander, visionner ou communiquer. 

Or, la réalité humaine appelle à construire une carrière stable, à consolider des institutions démocratiques, à éduquer des enfants ou encore mieux à développer un pays, s'inscrit dans le temps long et la friction. 

Cette désynchronisation entre les deux crée une impatience maladive. En éliminant méthodiquement ces frictions nécessaires, nous oublions la thèse de Nassim Nicholas Taleb sur l’antifragilité.

Cette dernière avance que l'être humain a un besoin biologique de stress, de chocs et de résistance pour se fortifier pour les combats futurs. Sans ces forces contraires, le confort moderne nous fragilise au point de transformer la moindre résistance temporelle en une insupportable injustice.

Nous avons d'ailleurs été nourris au mythe du progrès linéaire, cette idée que demain doit être fondamentalement meilleur qu'hier. Ce grand récit moderne refuse la tragédie des cycles historiques.

Quand une crise économique survient, quand la croissance stagne ou qu'une saison est stérile, nous y voyons l'échec d'un système plutôt que la respiration normale d'un monde fini. Notre refus catégorique d'accepter que la vie comporte des creux et des hivers nourrit une rancœur permanente contre le présent et le futur en ligne de mire. 

Comme le rappelait déjà le philosophe stoïcien Sénèque, cette mollesse de l'âme face aux aléas de l'existence provient d'une attente utopique, l'adversité n'est pourtant pas une anomalie, mais l'école même où se forge la véritable valeur humaine avec des principes chevillés au corps. 

Par ailleurs, il faut admettre que l'économie numérique ne vend plus seulement des biens, elle produit activement du manque. Pour capter notre attention, les algorithmes et la publicité doivent constamment nous convaincre que notre vie actuelle est incomplète, obsolète ou à la limite ringarde. 

Peut-être que ce désire profond est le carburant de la consommation qui pousse les Sénégalais à rêver davantage. Être perpétuellement insatisfait est le prix fort que nous payons pour avoir laissé le marché coloniser notre imaginaire individuel et collectif. 

Cette dynamique est renforcée par l'atomisation sociale et la perte des rituels de célébration. Autrefois, nos sociétés étaient rythmées par des rituels collectifs de gratitude et de fête qui forçaient les individus à suspendre leurs griefs personnels pour célébrer le collectif.

En ces temps qui courent, l’individualisme a dompté notre culture et cette dernière a dissous ces espaces de communion et de partage. Privé de ces soupapes de sécurité essentielles où l'on partage la joie d'exister ensemble, l'individu se retrouve seul face à ses manques. Par la même occasion, il transforme son espace mental en un tribunal permanent où le monde est constamment jugé et condamné à l’échec. 

Il y a pourtant un contresens à ne pas commettre. Guérir de cette dérive excessive ne signifie pas se résigner ou sombrer dans une passivité béate. L'histoire humaine n'avance pas grâce aux gens repus et dociles, mais grâce aux insatisfaits magnifiques. 

La nuance réside dans la nature profonde de cette frustration. Cette insatisfaction passive subit le monde, s'en plaint et exige qu'on le répare à sa place au contraire de celle active qui transforme le dégoût en énergie motrice. Elle ne cherche pas un coupable ou un bouc émissaire sur les écrans, elle invente une solution sur le terrain. 

C'est ici que résonne la pensée de Friedrich Nietzsche, pour qui la grandeur humaine refuse le bonheur tiède de la paresse ; elle réside exclusivement dans la lutte, la confrontation aux difficultés et le dépassement de soi. 

C’est la transition douloureuse, mais nécessaire du ressentiment qui paralyse l'esprit dans une amertume stérile à la volonté constructive, celle qui pousse l'artisan, l'entrepreneur ou le citoyen lambda à bousculer l'existant uniquement pour rebâtir quelque chose de plus grand. Cette insatisfaction active est une discipline. Elle cesse d'être un caprice de consommateur gâté pour devenir une véritable exigence de bâtisseur.

Mots-clés :
ActualitéCultureInsatisfactionPolitiqueDémocratieEducation
Cancres intellectuelsRévision de la constitution : Comprendre la décisi...
Mamadou Elhadji LY

Mamadou Elhadji LY

Presse Ecrite

Je suis Mamadou Elhadji LY. Journaliste en 3ème année de formation au CESTI, je m’intéresse à beaucoup de domaines de l’actualité dans le monde, en Afrique et le Sénégal. Je suis passionné des sujets en rapport avec la culture et l'économie.

Soyez le premier à commenter cet article.

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *