Malgré les bousculades dans la ligne 3 du bus Tata à destination de Ngor, Marème retrouve son bonheur avec le téléphone de sa mère, Astou Ndiaye. Assise sur les genoux de sa maman qui trouve à peine une chaise libre en arrière-place, elle pousse brusquement un cri de joie qui remplace ses pleurs de l’instant d’avant. Tête penchée sur le téléphone posé entre ses jambes, de courtes tresses lui perlent le front.
Les yeux rivés sur l’écran, le visage contrarié de l’enfant d’une année retrouve en l’espace de quelques secondes un drôle de sourire. Ce sourire contraste avec de petites gouttes de larmes prêtes à tomber sur ses joues. « À chaque fois que je lui donne le téléphone, elle arrête tout ce qu’elle faisait et s’y concentre pour jouer », remarque la mère. Les mains autour du téléphone, la petite Marème balance son corps au rythme de la chanson de « Tonton Samba !», une comptine qui cartonne en cette période de fin d’année.
Marème suivant Ram sam sam
« Tonton Samba ! Tonton Samba ! Jënda na fas ! Jënda na fas… ! » chante à son tour Maïmouna accrochée au dos de sa maman, Kalmi Samba, une assistante de moyenne section à l’école maternelle de Ngor. Occupée à ranger sa classe à 13 heures passées d’une quinzaine de minutes, elle est entourée par quelques élèves : « Ici les enfants sont très petits pour utiliser les téléphones. Parfois, quand on fait une chanson, ils déclarent l’avoir vue à la télévision ou sur le téléphone d’un grand frère ou d’une grande sœur ».
Les élèves en attente de leurs parents font un grand bruit et courent dans tous les sens savourant un moment de liberté. Même ambiance dans la classe de Sokhna Mbaye Gueye Thiam, enseignante éducatrice de moyenne section dans le même établissement. Elle remplit un carnet scolaire. Perturbée par les cris de jeu des enfants, elle tente en vain de les calmer. L’un, sur une table non loin du bureau de l’éducatrice, essaie d’enlever une guirlande qui menace de tomber sur le sol. Si Mme Samba n’enseigne pas avec l’écran, Mme Thiam avoue l’utiliser pour certains contenus d’illustrations. « Les enfants captent mieux avec des écrans », fait-elle savoir avant de mettre en garde contre une utilisation fréquente qui peut être nuisible pour leur santé.
En effet, Dr Amina Ndoye, psychiatre à l’hôpital psychiatrique de Thiaroye, renseigne que « les écrans sont un outil pédagogique complémentaire, mais ne peuvent pas remplacer l’apprentissage par l’interaction sociale et l’expérience ». Contactée sur WhatsApp, elle décline les symptômes d’un enfant accro auxécrans. « L’usage excessif des écrans peut entraîner une diminution des interactions sociales, une baisse de l'attention, une impulsivité, une faible tolérance à la frustration, des troubles du sommeil, une irritabilité lorsqu'on retire l'écran », énumère-t-elle.
Nuisible à la santé infantile
Etonnée par la capacité précoce des enfants à manipuler les téléphones avec ou sans connexion, Mme Thiam confie : « L’année dernière, j’avais deux garçons qui étaient trop dépendants aux écrans. Ils ne parvenaient même pas à parler en classe et cela jusqu’à la fin de l’année, et ils étaient trop agités. C’était difficile de les canaliser ». Le comportement de ces enfants résume en quelque sorte les symptômes d’une addiction aux écrans.
L’absence de paroles et
l’intégration difficile au groupe de classe sont les inconvénients qu’elle
observe chez ses élèves qui ne peuvent se passer des écrans. « L’enfant est
agité, il vit dans son monde et quand il s’énerve, il est très difficile de le
calmer », ajoute-t-elle avec inquiétude. Parmi ces risques sur le développement
de l’enfant, Dr Ndoye a attiré l’attention sur le trouble de certaines
fonctions cognitives telles que l'attention, la mémoire et le langage
expressif.
Ayant vécu ces conséquences avec
ses fils de 7 et de 5 ans, Mme Thiam témoigne avec fierté d'avoir relevé le pari de « grandir sans téléphone » qu’elle a imposé à son dernier fils,
aujourd’hui âgé de 2 ans. Même si l’enfant, en grandissant s’intéresse à ce
doudou, elle le lui interdit fermement et privilégie des activités d’antan
comme les contes et les jeux collectifs qu’elle recommande aux parents.
D’ailleurs, Dr Ndoye conseille de « privilégier les interactions sociales,
les jeux vocaux, les contes pour favoriser le développement cognitif,
émotionnel et social de l'enfant ».
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