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Bernadette Sonko : « Raconter les femmes, c’est raconter le Sénégal d’aujourd’hui »

Bernadette Sonko : « Raconter les femmes, c’est raconter le Sénégal d’aujourd’hui »
Source: CESTI INFO

Le silence continue d’asphyxier la condition féminine au Sénégal, malgré une reconnaissance institutionnelle de la violence de genre comme urgence nationale. Dans cet entretien, Fatoumata Bernadette Sonko affirme que les ressorts de cette résistance au changement découlent d’une « fabrique du patriarcat » et d’un chantage social à la discrétion qui paralysent toute volonté de régulation réelle des mécanismes d'emprise. Face à cette invisibilisation médiatique, elle appelle les Sénégalais à une rupture épistémologique pour transformer chaque récit de vie en un levier de transformation sociale indispensable à la construction de la nation.


Vous êtes journaliste et autrice du livre « Femmes sous silence au Sénégal : une fabrique du patriarcat » publié le 2 mars 2023. Qu’est-ce qui vous a personnellement poussée à vous engager dans la défense des droits des femmes ?

Mon engagement est né d'une observation révoltante de la charpente de la société sénégalaise. Le contraste entre la force herculéenne des femmes sénégalaises dans le quotidien et l’épais silence qui recouvre leurs souffrances intimes savamment entretenu par une « fabrique du patriarcat » que j’ai voulu disséquer. En tant que journaliste, j’ai été témoin de trop de destins brisés par le « masla » (le compromis social) et les pressions systémiques qui sacrifient la dignité des femmes sur l’autel d'un honneur familial de façade. Ce qui m’a poussée à agir, c'est l’urgence de transformer ma plume en un outil de rupture épistémologique.

En réalité, il ne s’agissait plus seulement de rapporter des faits, mais de documenter comment notre structure sociale produit mécaniquement ce mutisme. Ce livre est le fruit de cette volonté de passer du témoignage passif à l’analyse militante, pour que le silence ne soit plus une fatalité culturelle, mais le point de départ d'une libération collective et politique.

Est-ce qu’il y a eu un moment particulier de votre parcours qui renforce cette conviction ?

Ce renforcement de ma conviction s'est cristallisé lors de mes immersions pour l'enquête au cœur des foyers sénégalais, où j'ai été frappée par la dualité entre la résilience apparente et la détresse psychologique étouffée. Un moment charnière a été la rencontre avec des femmes qui, tout en subissant des violences extrêmes, s'interdisaient de se plaindre au nom de la « soutoureu » (la discrétion) et du « mougn » (la patience), deux vertus sociales souvent dévoyées pour maintenir le statu quo patriarcal.

En fait, juste le fait de voir des mères de famille accepter l’inacceptable pour ne pas « déshonorer » leur lignage m’a fait réaliser que le problème n’était pas seulement individuel, mais plutôt structurel. Autrement dit, il se trouve au niveau de notre éducation et nos normes qui fabriquent ce silence. Cette prise de conscience que la culture est utilisée comme un outil d’oppression a transformé mon regard de journaliste en une détermination de chercheuse-militante. Toutes ces raisons m’ont poussé à déconstruire scientifiquement ces mécanismes dans mon ouvrage pour offrir une voix à celles que la société préfère ne pas entendre.

Dans votre livre, vous racontez des histoires de femmes confrontées aux normes sociales, aux violences et aux silences familiaux. Pourquoi était-il important pour vous de porter ces récits dans l’espace public sénégalais ?

Il était très important de porter ces récits dans l’espace public car, au Sénégal, le silence des femmes ne représente pas une simple absence de parole, mais une construction sociale active une véritable « fabrique ». Dans mon ouvrage, je démontre comment l’idéologie patriarcale s’appuie sur des institutions comme les médias, la famille et la religion pour confiner les femmes dans un espace domestique subalterne. Aujourd’hui en racontant ces histoires sur la place publique, je sors les victimes de l’invisibilité statistique pour leur rendre leur humanité. Il s’agit de briser le « silence radio » et les écrans d’invisibilité qui font que l’actualité s'écrit encore trop souvent sans elles tout en dénonçant les mécanismes subtils, tels que la socialisation différenciée, de grandes barrières qui perpétuent leur marginalisation.

En outre, porter ces voix, c'est aussi engager une remise en cause profonde des normes de « discrétion » (soutoureu) et de « patience » (mougn) qui bien que valorisées culturellement, servent souvent de verrous pour étouffer les violences faites aux femmes. Par ailleurs, mon travail de terrain m’a aussi montré que le récit public est un levier de pouvoir. Ce dernier permet de transformer des vécus individuels isolés en une problématique politique globale. En exposant ces réalités, je cherche à provoquer une prise de conscience collective et à pousser la société sénégalaise à regarder en face les failles de son système de protection, car on ne peut guérir un mal que l'on s’obstine à cacher.

La littérature est un aspect particulier et pesant dans votre ouvrage. Selon vous, peut-elle être une autre forme de lutte ?

Absolument, la littérature est pour moi bien plus qu’un support de narration. C’est une arme de rupture épistémologique et un prolongement nécessaire du journalisme. Si le journalisme rapporte les faits rien que les faits, la littérature me donne plus de liberté et me permet d’habiter les silences, de donner une chair et une âme à ces statistiques que la société sénégalaise préfère ignorer. À travers l'écriture, je transforme le témoignage passif en une action politique permettant de disséquer scientifiquement cette « fabrique méticuleuse et silencieuse du patriarcat » qui repose sur l’invisibilisation des souffrances féminines.

Pourquoi certaines victimes finissent-elles par considérer ces violences comme « normales » ?


Cette normalisation tragique s’explique par une « fabrique du patriarcat » où les mécanismes d’emprise et de contrôle coercitif s’exercent au sein du couple, souvent sous le couvert de représentations sociales rigides du mariage et de la domination masculine. Les victimes sont plongées dans une continuité de violences physiques, psychologiques, économiques et symboliques qui, parce qu’elles sont systématiquement banalisées ou invisibilisées par l’entourage et les médias, finissent par être intégrées comme une fatalité quotidienne. Ce processus est renforcé par une socialisation différenciée qui valorise la patience ou la discrétion les poussant ces femmes à s’adapter à une réalité plurielle de souffrances pour ne pas briser les normes sociales en vigueur.


Les violences psychologique et économique sont-elles suffisamment reconnues dans nos sociétés contemporaines ?

Non, la violence psychologique et économique est loin d'être suffisamment reconnue dans notre société, car elle est souvent noyée dans une forme de normalité sociale qui la rend indétectable. Alors que ces abus constituent l'antichambre des actes les plus extrêmes, ils sont régulièrement banalisés ou minimisés au profit des violences physiques, plus visibles à l'œil nu. Cette absence de reconnaissance est renforcée par un traitement médiatique qui a tendance à ignorer ces dynamiques d'emprise pour ne s'intéresser qu'au sensationnalisme des drames finaux. Pourtant, ces violences sont des réalités plurielles et destructrices qui maintiennent les femmes dans des vulnérabilités structurelles, empêchant ainsi leur pleine participation à la construction du pays.


Comment ces femmes trouvent-elles la force de parler sans craintes des pressions sociales ?

La force de parler, malgré le poids étouffant des pressions sociales, émerge souvent d’une volonté farouche de ne plus être de simples « objets » de narration, mais de redevenir des « sujets » de leur propre histoire. Ces femmes puisent leur courage dans la nécessité vitale de sortir de l’ombre des vulnérabilités structurelles pour dénoncer des mécanismes d’emprise qui les étouffent. Pour beaucoup, le déclic survient lorsqu’elles réalisent que leur parole peut transformer une souffrance individuelle en un défi collectif contribuant ainsi à démanteler les racines des violences qui gangrènent la société. Aujourd’hui, être écoutées et crues représente pour ces survivantes une forme de justice humaine fondamentale et un premier pas vers la réparation. C'est autrement une validation de leur « réalité plurielle » qui vient briser l’isolement imposé par un désert médiatique et social. Ce simple acte d’écoute active leur redonne une dignité et une place au sein de la nation car reconnaître leur récit, c'est accepter que raconter les femmes, c’est raconter le Sénégal dans toute sa complexité et sa richesse.

On constate que sur le plan judiciaire, les femmes sont confrontées à de nombreuses barrières pour se faire justice. Où situer les principales failles de ces lois qui poussent les femmes à rester sous silence ?

L’appareil judiciaire sénégalais souffre d’une déconnexion profonde entre la lettre de la loi et la trajectoire réelle des survivantes, car il échoue souvent à sanctionner la continuité des violences de tous les genres qui précèdent le drame. Bien que le féminicide soit désormais reconnu au plus haut niveau de l’État comme une « urgence mondiale », les mécanismes d’emprise et de contrôle coercitif au sein du couple restent largement impunis et relégués au second plan du débat public. Cette absence de réponse pénale face aux étapes préliminaires de la violence crée un sentiment d’insécurité juridique, où les victimes perçoivent le silence comme une stratégie de survie par défaut face à un système qui ne nomme pas leurs souffrances avant qu’elles ne deviennent irréparables.

Par ailleurs, cet accès à la justice est entravé par des vulnérabilités structurelles et des représentations sociales du mariage qui sacralisent la domination masculine et transforment le tribunal en une épreuve d’invisibilisation supplémentaire. Les procédures actuelles tendent à traiter ces tragédies sous un angle sensationnaliste ou isolé, en omettant d’analyser les inégalités persistantes qui empêchent une couverture médiatique et judiciaire responsable. Tant que le cadre légal ne documentera pas avec rigueur et humanité la complexité des vécus féminins, les barrières institutionnelles continueront de pousser les femmes à l’ombre, privant la nation d'une transformation sociale pourtant indispensable à sa richesse et à sa cohésion.

Au Sénégal, les familles, les leaders religieux et coutumiers représentent une frange importante face à ces situations. Quels rôles devraient-ils jouer ? 

Les familles, les leaders religieux et coutumiers constituent le socle de la régulation sociale au Sénégal et doivent impérativement passer d'une posture de conciliation silencieuse à un rôle de sentinelles actives contre l’impunité. Plutôt que de sacraliser une certaine vision de la domination masculine et du mariage qui maintient les femmes dans l'ombre, ces acteurs devraient déconstruire les mécanismes d’emprise et de contrôle coercitif au sein du couple. Leur mission prioritaire est de transformer les normes de « discrétion » qui, bien que valorisées, servent souvent d’écrans d’invisibilisation aux violences. En nommant clairement les violences comme des actes inacceptables, ils participent au démantèlement des vulnérabilités structurelles qui confinent les Sénégalaises dans des trajectoires de souffrance.

Ces leaders ont également la responsabilité éthique d’agir comme des relais de prévention dans l’antichambre des féminicides, en ne banalisant plus les signaux d’alarme souvent relégués au second plan du débat public. Cette implication doit se traduire par une volonté de raconter les réalités plurielles des femmes avec rigueur et humanité, en cessant toutefois de minimiser les abus au nom de la cohésion familiale. En outre, en soutenant publiquement une « tolérance zéro » et en encourageant une couverture médiatique et sociale responsable, ils permettent aux victimes de trouver la force de parler malgré les pressions sociales. Ce changement de paradigme est essentiel car protéger et valoriser les femmes, c'est raconter le Sénégal dans toute sa complexité et sa richesse.

En tant que journaliste, quel rôle pensez-vous que les médias sénégalais devraient-ils jouer dans la lutte contre les violences basées sur le genre ?

Pour renouveler l’approche du rôle des médias, il faut passer d'une posture de simple « miroir » à celle d'un moteur de transformation sociale. Au-delà du simple récit, les médias doivent s’affirmer comme un espace d’intérêt public qui questionne les normes établies et déconstruit les stéréotypes de genre. Cela implique de rompre avec le « désert médiatique » habituel pour offrir une oasis d’information où les réalités des femmes sont documentées avec une rigueur quasi scientifique et une humanité profonde. En adoptant une ligne éditoriale constructive et orientée vers les solutions, la presse peut transformer la perception des vulnérabilités structurelles en leviers de changement.


Le défi pour le journalisme sénégalais est également de sortir les femmes de l’ornière, d’une couverture saisonnière pour s’inscrire dans une mobilisation collective permanente. Il ne s’agit plus seulement d’attendre le drame, mais de rendre visibles les parcours inspirants et les dynamiques de leadership qui participent à la construction du pays. Cela passe naturellement par une parole claire, lucide et responsable, les médias deviennent le lien essentiel entre la reconnaissance institutionnelle comme celle exprimée par le Président de la République et la réalité vécue par les citoyennes.


Vous avez officiellement lancé ce vendredi 6 mars une plateforme d’information dénommée «Mousso.Sn». Que signifie « Mousso » et quel est son objectif ?

L’objectif de la plateforme « Mousso.sn » est de rompre avec le « désert médiatique » pour mettre en lumière les réalités plurielles, les défis et les réussites des femmes sénégalaises. Conçue comme un baromètre de la vie des femmes, elle vise à documenter avec rigueur et humanité des vécus souvent invisibilisés en proposant une information engagée et orientée vers les solutions. Il s’agit aussi de transformer la manière dont on raconte les femmes non plus comme des sujets de faits divers sensationnalistes, mais comme des actrices essentielles dont les combats et le leadership sont au cœur de la transformation sociale de notre pays.

En explorant des thématiques allant de la santé aux droits et devoirs, en passant par la justice sociale et les défis économiques, « Mousso.sn » ambitionne de réhabiliter la place des femmes dans l’espace public. Pour nous, raconter les femmes, c’est raconter le Sénégal dans toute sa complexité et sa richesse. C’est un outil de plaidoyer et de visibilité destiné à briser le silence entourant les vulnérabilités structurelles tout en célébrant la vigueur et la créativité de cette moitié de la nation sans laquelle tout s’effondrerait.

Pourquoi votre plateforme exclue les hommes ?

Il est essentiel de lever toute ambiguïté sur ce point. Mousso n’exclut pas les hommes, mais elle choisit de se concentrer exclusivement sur les femmes sénégalaises comme sujet central de son narratif. Dans un univers médiatique où les voix féminines sont trop souvent diluées et traitées sous l’angle du fait divers, nous avons créé un sanctuaire éditorial où leur réalité plurielle est la priorité absolue. C'est un parti pris journalistique fort pour raconter le Sénégal dans toute sa complexité, il faut accepter de braquer le projecteur, de manière unique et rigoureuse sur celles qui sont le socle de notre nation.

Les hommes sont invités à être des lecteurs attentifs et des alliés de cette démarche en accédant à ces récits documentés avec humanité, ils peuvent enfin appréhender les vulnérabilités structurelles et les mécanismes d'emprise que vivent leurs mères, leurs sœurs et leurs filles. Aujourd’hui, loin d’être une rupture, cette focalisation exclusive sur la condition féminine est un outil de dialogue national. Ainsi, c’est en comprenant précisément le vécu des femmes que nous pourrons, ensemble, déconstruire les normes sociales qui freinent encore notre marche commune vers la justice.

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Mamadou Elhadji LY

Mamadou Elhadji LY

Presse Ecrite

Je suis Mamadou Elhadji LY. Journaliste en 3ème année de formation au CESTI, je m’intéresse à beaucoup de domaines de l’actualité dans le monde, en Afrique et singulièrement au Sénégal.

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