On les croise souvent au détour d’un couloir, dans les bureaux, sans forcément faire attention à elles. Et pourtant, elles sont là, époussetant et nettoyant toujours, comme si c’était la première fois. Sans relâche, les femmes de ménages repassent sur les mêmes surfaces pour les rendre propres, espérant sans doute qu’un jour leur statut dans la profession soit aussi brillant que ces carreaux.
Etre femme de ménage au Sénégal n’est pas de tout repos. Même si le droit sénégalais, par l’arrêté n°974 du 23 janvier 1968, leur reconnaît le statut de salariées et qu’elles aient droit, au regard de l’arrêté du ministère du Travail publié en 2025, à un salaire pouvant aller de 64 223 francs CFA à 76 996 francs CFA selon les catégories de travailleurs domestiques, les femmes de ménage font encore aujourd’hui face à un statut précaire. Entre ce que prévoient les lois et les réalités de leur quotidien au travail, la différence est souvent abyssale.
Que ce soit dans les maisons ou les bureaux, leur situation n’est pas des plus roses. Même à l’Université Cheikh Anta Diop, où l’on pourrait croire qu’elles disposeraient d’un cadre plus structuré, ce n’est pas vraiment le cas.
Ici, le travail des femmes de ménage est aussi essentiel que les cours dispensés, mais leur présence se fait aussi peu sentir que celle des absentéistes, tant elles passent presque inaperçues. Passant la serpillière ou le balai, tête baissée, elles-mêmes semblent coupées du monde. Mais elles remarquent tout, comme ce gobelet jeté ostensiblement par terre dans les couloirs de la fac, tandis que M. S., femme de ménage depuis 5 ans, nettoyait. D’ailleurs, cette dernière se rappelle parfaitement cet épisode.
Changer de lieu de travail tous les 6 mois
« L’étudiant est passé devant moi et il savait parfaitement que je le voyais. Il a jeté son gobelet par terre alors qu’il y avait des poubelles partout. » La femme d’une quarantaine d’années, assise sur les bancs noirs au premier étage du Cesti, explique les difficultés rencontrées dans son métier.
« Ce qui est difficile, c’est le fait de toujours devoir changer de lieu de travail au bout de 6 mois, car l’université ne nous permet pas de rester dans un même établissement au-delà de cette période. Il n’y a pas de CDD, encore moins de CDI. Quand j’aurai fait 6 mois au Cesti, je serai obligée d’aller à la Faseg ou ailleurs et d’y passer la même période avant de revenir ici. C’est épuisant. »
Mais ce n’est pas seulement cela qui use : les matériaux de travail inadaptés ajoutent de la pénibilité au travail. « C’est difficile de travailler avec, par exemple, un racleur qui ne fonctionne pas bien ; cela ralentit le travail et nous fatigue », explique cette ancienne secrétaire. Car oui, M. S. n’a pas toujours été femme de ménage : elle a été poussée vers ce métier par la force des choses, après que l’entreprise où elle travaillait a fait faillite.
« L’entreprise a dû faire une compression au niveau des effectifs et j’ai fait partie des gens limogés. Cela a coïncidé avec une période où ma mère est tombée malade. J'ai travaillé dans un magasin quelque temps étant donné que j’ai étudié la comptabilité mais à un moment, je ne pouvais plus travailler et m’occuper de ma maman en même temps. Il fallait que je sois présente pour elle au quotidien. »
60 000 francs CFA par mois
M. S. poursuit en expliquant que le Cesti est le premier endroit où elle a travaillé comme femme de ménage : « Quand ma mère est décédée en 2020, je suis devenue femme de ménage et j’ai pu travailler au Cesti où je gagne à peu près 60 000 francs. Je n’ai pas à me plaindre ici. Je suis bien traitée et les gens sont respectueux. Mais ce n’est pas partout le cas. »
Les mains de Maguette témoignent de la pénibilité de son travail, mais elle n’en laisse rien paraître. Le dos bien droit et le regard perçant, elle explique que la réelle difficulté réside dans le fait de toujours changer de lieu de travail au bout de 6 mois.
« Le contrat se termine alors qu’on a des charges à payer et des enfants à nourrir. Peu importe que je fasse bien mon travail ou pas, on ne prolonge jamais mon contrat. Cela me place dans une instabilité financière et, chaque mois, il faut que j’aille chercher autre chose. Pourtant, femme de ménage est un travail comme un autre. On devrait bénéficier de la possibilité d’avoir un CDD ou un CDI. »
Maguette affirme n’avoir jamais voulu travailler dans les maisons, car elle redoute certains comportements qu’on pourrait avoir à son égard. « Le travail de maison, non, très peu pour moi. On ne sait jamais sur qui on va tomber. C’est assez sensible. C’est pourquoi je pense que certaines agences de femmes de ménage sont bénéfiques, car au moins elles servent d’intermédiaire entre l’employeur et l’employée. »
C’est à peu près le même discours que tient R. D., femme de ménage depuis 12 ans. « Le métier n’est pas structuré. Mais en tant que mère célibataire, je n’ai pas le choix », déclare-t-elle.
En dépit des lois en vigueur, le métier de femme de ménage demeure précaire. Cela s’explique par plusieurs raisons : l’arrêté n°974 du 23 janvier 1968 est peu adapté aux réalités modernes. Il n’offre pas de cadre clair sur des questions pourtant essentielles telles que le temps de travail précis, le repos obligatoire ou la protection sociale systématique.
De plus, la non-ratification par le Sénégal de la Convention n°189 de l’Organisation internationale du travail, garantissant aux travailleurs domestiques les mêmes droits fondamentaux que les autres travailleur, notamment un travail décent, un salaire équitable, des horaires raisonnables et une protection sociale, participe à rendre les conditions de travail des femmes de ménage difficiles.
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