mercredi 15 juillet 2026
En direct
EN CONTINU
Reportage

A la découverte du Centre d'apprentissage des sourds-muets de Keur Madiabel, l’école de la seconde chance

A la découverte du Centre d'apprentissage des sourds-muets de Keur Madiabel, l’école de la seconde chance
Source: CESTI INFO
Au cœur de la région de Kaolack, le centre d’apprentissage des sourds-muets de Keur Madiabel s'impose comme une lueur d'espoir pour les enfants atteints de déficience auditive. Grâce à un modèle original combinant alphabétisation le matin et formation artisanale l'après-midi, cette structure brise le mur du silence et des préjugés sociaux.

À Keur Madiabel, une commune du département de Nioro, dans la région de Kaolack, le centre d’apprentissage des sourds-muets constitue une planche de salut pour les enfants en situation de déficience auditive.

Au-delà de l’alphabétisation, le centre a adopté un système d’alternance école-atelier qui, en plus des cours théoriques, permet à ses 12 pensionnaires d’apprendre un métier afin d’outrepasser les limites de leur handicap et d’assurer leur avenir.

L’horloge affiche 10 heures passées de 20 minutes quand nous arrivons dans l’enceinte du foyer des sourds-muets, situé dans le quartier de Médine. Au moment où les activités de la vie quotidienne reprennent petit à petit leur cours normal dans la commune, le centre des ressources éducationnelles, qui abrite le centre d’apprentissage des sourds-muets, baigne dans une ambiance studieuse.

 Seuls les chants des oiseaux viennent de temps en temps rompre le silence qui enveloppe les lieux. Ses trois bâtiments construits sous forme de cases, dont deux salles de classe et une bibliothèque, donnent à l’établissement une architecture atypique.

Dans l’une des cases, M. Marone tient la classe des débutants. Dès notre entrée dans la salle, les élèves se lèvent et répètent ensemble quelques gestes avec leurs mains. Debout devant eux, le moniteur en langue des signes explique que ces gestes traduisent une salutation.

Dans cette classe, M. Marone inculque à ses élèves les bases de la langue des signes. « Je leur apprends à lire, à écrire et à faire des calculs simples. Ils ont aussi d’autres modules comme l’informatique ou le dessin par exemple », détaille l’enseignant.

S’instruire pour construire son avenir

Sur le tableau, les lettres et les mots s’alignent pour la session d’alphabétisation. Ainsi, au bout de deux ans, ils devront pouvoir lire, écrire et faire des calculs basiques avant de passer à la classe avancée pour aiguiser leurs compétences pendant deux autres années. Pour ces jeunes, l’écriture est la première clé de la liberté.

Mais l’effort ne s’arrête pas aux portes du centre. Dès que le soleil atteint son zénith, le rythme change. Les cahiers se ferment et cèdent la place aux outils du quotidien. Ainsi, après le repas de midi, les apprenants du centre rejoignent les ateliers de la commune : salons de coiffure, ateliers de couture, de menuiserie ou chantiers de plomberie… Ce système hybride, qui unit l’école le matin et l’atelier l’après-midi, fait la particularité de l’établissement.


Selon le directeur du centre, M. Aly Dioum, ce modèle d’enseignement est pensé pour garantir aux élèves une insertion professionnelle dès leur sortie de l’école. « Après quatre années passées dans le centre, les apprenants vont poursuivre l’apprentissage du métier qu’ils avaient commencé pendant leurs études. Ce système leur permet d’être autonomes financièrement, parfois même avant d’avoir 18 ans, là où la société les condamnait à tendre la main », explique M. Dioum, confortablement assis sur une chaise dans son bureau.

Utile pour soi et pour sa communauté

Depuis 2006, le centre forme des jeunes malentendants ou vivant avec une déficience auditive sévère. Pour avoir été là depuis le début, Mme Amy Lo, monitrice de la classe avancée, a vu plusieurs générations de jeunes se succéder. Des anciens élèves qui, grâce au centre, subviennent à leurs propres besoins et à ceux de leurs familles. « Beaucoup de nos anciens apprenants gèrent maintenant leurs propres ateliers. Ceux qui se sont établis dans la commune sont même devenus des partenaires du centre en accueillant l’actuelle génération d’apprenants après les cours de la matinée », déclare la monitrice, la voix empreinte de fierté.

Joint par téléphone, Ibrahima Thiam, président de l’Association des amis des sourds-muets, qui regroupe également les parents d’élèves, ne tarit pas d’éloges sur la structure. M. Thiam voit en ce centre une réponse efficace contre l’exclusion sociale des personnes en situation de handicap auditif. Selon lui, l’établissement est une aubaine.

Face aux croyances sociales qui poussaient certains parents à avoir honte de leurs enfants handicapés, les privant ainsi de toute vie sociale, le centre vient balayer d’un revers de main ces tabous pour redonner à ces personnes leur dignité humaine, soutient-il.


Cependant, malgré l’importance du centre, le personnel enseignant vit dans la « précarité ». À en croire son directeur, les moniteurs qui assurent la formation des jeunes déficients auditifs reçoivent un salaire « modique et périodique ». Une situation qui perdure malgré ses nombreuses correspondances envoyées aux autorités. « J’en ai personnellement discuté avec le ministre de la Communication et du Numérique, M. Aliou Sall, lors de la cérémonie de réception du kit de connectivité qu’il avait présidée ici, pour qu’il passe l’information à son collègue en charge de l’Éducation nationale. Mais jusqu’à présent, rien n’a changé », martèle M. Dioum.

En quittant le centre des ressources éducationnelles de Keur Madiabel alors que les oiseaux continuent leur chorale, une certitude demeure : à Keur Madiabel, le silence, loin d’être un vide, est un laboratoire à partir duquel l'avenir se construit. Reste à savoir si l'État saura enfin entendre le cri du cœur de ces enseignants dévoués qui, dans l'ombre, redonnent une voie à ceux dont la société a tendance à étouffer la voix.

Mots-clés :
Sourds-muetsAlphabétisationEducationcouche vulnérableKaolack
À l’Ifan, Felwine Sarr appelle l’Afrique à fabriqu...Le ministère des Sports siffle la fin de la cacoph...
Mare Diouf

Mare Diouf

Presse Ecrite

Moi, c’est Mare Diouf. Journaliste issu de la 54? promotion du CESTI et titulaire d’une licence en Droit public, je mets la rigueur juridique au service d’un journalisme d’impact et de profondeur. Passionné par l’actualité politique, judiciaire et les dynamiques sous-régionales au Sahel, je décrypte pour vous les enjeux majeurs du Sénégal et du continent.

Soyez le premier à commenter cet article.

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *