samedi 4 juillet 2026
En direct
EN CONTINU
Reportage

Zone de captage, zone d'insécurité non contrôlée

Zone de captage, zone d'insécurité non contrôlée
Source: CESTI INFO
Quand le soleil s’efface derrière les grands immeubles de Grand-Yoff, la Zone de captage change de visage. Poumon hydraulique de Dakar, ce bassin de rétention d’eaux usées se transforme en un vaste théâtre d’ombres où la peur devient une seconde peau pour les riverains. Au milieu de cette brousse urbaine où stagne une odeur de décomposition, les cas d’agression ont cessé d’être un accident pour devenir la respiration fétide du quartier.

A partir de 20 heures, la Zone de captage ne demeure plus un simple carrefour. Ouvrage d’envergure aménagé depuis les années 2000 pour contenir les averses, elle est devenue aujourd’hui une frontière physique entre la ville qui vit et celle qui tremblote face à l’insécurité croissante.

L’obscurité dans ce milieu n’est pas qu’une absence de lumière, elle est aussi une matière épaisse presque palpable, qui semble avaler les derniers rayons du jour pour les remplacer par une inquiétude sourde et alarmante, d’après les riverains interrogés. Ces derniers temps, les agressions ne font plus les gros titres dans ce secteur. Elles se sont fondues dans le décor ambiant au même niveau que les typhas envahissant les berges du bassin.

« On ne marche plus, on fuit, tout comme on ne regarde plus le ciel. On scrute les ombres mouvantes qui se détachent du grillage tordu », lance un individu, avant de prendre rapidement la tangente. Dans cette pénombre, le moindre froissement de feuilles devient le prélude d’un drame et transforme chaque retour de travail ou promenade nocturne en une victoire contre l’invisible.  

Cette tension est plus vive en période de fête, une période où l’effervescence semble aiguiser l’appétit des prédateurs. C’est l’exemple patent de Samba Diamanka, un habitant du secteur qui garde encore les stigmates d’une nuit où son anniversaire a failli virer au drame absolu à une heure du matin, raconte-t-il dans sa page Facebook, le lendemain de la fête de Korité.

Alors qu’il raccompagnait son neveu après un dîner familial, une dizaine de jeunes gens munis d’armes blanches ont surgi du néant pour fondre sur eux. « L’un d’eux a sorti une machette pour agresser mon neveu qui a pris la poudre d’escampette, m’obligeant à fuir à mon tour pour ne pas perdre la vie face à cette meute », raconte-t-il, avec une émotion encore vive.

Poursuivis jusqu’au pont de Castors, ils n’ont dû leur salut qu’à la porte de la Brioche Dorée, transformée en refuge de fortune pendant que les agresseurs s’en prenaient aux véhicules de passage. Le constat est sans appel pour Samba, selon qui le ministre de l’Intérieur a du pain sur la planche, soutient-il car on peut perdre la vie pour un rien à cause de ces jeunes désœuvrés, ajoute-t-il à la fin.

Zones d’ombre

Pourtant, cette violence qui déborde jusque sur le pont des Castors prend sa source dans l’abandon systémique du cœur du quartier, où les sentinelles de l’ombre tentent encore de résister aux derniers assauts. Accoudé à une clôture de fortune, le vieux Lamine, chef de quartier dont la sagesse semble peser sur les épaules, contemple ce « lac de tous les dangers » avec une tristesse infinie. Il a vu naître cet ouvrage qu’il a tant aimé, mais aujourd’hui, il en parle comme un fils qui aurait mal tourné, emporté par la négligence des hommes.

« Nous sommes les défenseurs d’un désert de béton où l’État semble avoir oublié de poser des lampadaires », confie-t-il d’une voix chevrotante et ferme. La dignité du quartier s’étiole à mesure que les jeunes sont forcés de s’armer de battons et de pierres pour escorter les femmes qui rentrent tard. Il ne s’agit plus d’une vie de citoyen, c’est une survie de village assiégé, où seule la solidarité devient le rempart contre une délinquance qui ne prend jamais de repos, renchérit-il.   

Un peu plus loin, toujours aux abords du grand bassin, une silhouette frêle presse le pas : c’est Maïmouna, une jeune étudiante dont le visage éclairé brièvement par l’écran de son téléphone, traduit une angoisse sincère. Elle raconte avec les mains tremblantes comment sa voisine a été dépossédée de son sac à main sous la menace d’un couteau, juste là, à deux pas du lampadaire éteint qui semble se moquer de leur détresse quotidienne.

« On nous demande de réussir nos études, mais qui peut réellement étudier avec un cœur qui bat à 2000 à l’heure dès qu’on s’approche de la zone de captage ? », interroge-t-elle, dénonçant un climat de terreur qui vole aux jeunes leur droit le plus élémentaire au moment de vaquer à leurs occupations.

Ce sentiment d’abandon est ici si profond qu’il finit par engendrer une colère sourde, une envie de se rendre justice soi-même face à une insécurité qui semble avoir élu domicile définitif dans les eaux croupies. Sollicité sur cette gangrène qui ronge le secteur, le commissaire du poste de police de Grand-Yoff, Mountakha Khouma admet que la zone est un défi logistique permanent pour ses hommes.

« Nous patrouillons, nous intervenons en permanence au niveau de ce secteur, mais ce bassin est un labyrinthe végétal où les ravisseurs ont toujours eu une longueur d’avance sur les forces de défense et de sécurité grâce à l’obscurité totale », explique-t-il.

Selon M. Khouma, la solution ne va pas venir pas seulement de la police, car tant que la zone de captage elle-même restera une « forêt vierge » au milieu de la cité, elle restera un aimant pour les marginaux et les déshérités du crime, poursuit-il, avant d’appeler les populations environnantes à plus de collaboration avec les services de sécurité pour enrayer définitivement le danger.

À mesure que l’on s'éloigne des berges poisseuses pour gagner les premières habitations, l’ambiance se fige et laisse place à une surveillance citoyenne improvisée. C’est ici que monte la garde sur son balcon, Moussa, un commerçant au regard d’acier et à la stature imposante. D’un ton grave, il scrute le moindre mouvement suspect au pied des immeubles.

« Ces bandits ne laissent rien au hasard. Ils ont une organisation bien synchronisée et leur cible préférée, ce sont les pauvres passagers isolés, sans défense qui descendent des cars. On aperçoit les silhouettes au déguisement bizarre, se détacher de la boue fétide comme des démons sortis des eaux usées, frappant fort et vite avant de disparaitre dans les parages », murmure-t-il, tout en serrant nerveusement les rebords de son balcon.

Pour lui, chaque cri qui déchire le silence de la nuit est une blessure supplémentaire infligée à sa propre sécurité, une preuve que la résignation a fini par remplacer l’espoir dans ce foyer où l’on dîne la boule au ventre. Les autorités, selon ses mots semblent avoir déserté ce carrefour où la vie ne tient plus qu’à un fil.

Vapeurs d’angoisse

 Changement de lieu. À quelques pas de là, tout près de l’arrêt de bus « Tata » de la ligne 83, une faible lueur orangée perce la pénombre : c'est le fourneau d’Anta, vendeuse de grillades. Enveloppée dans un pagne sombre, elle s’affaire avec une hâte nerveuse rapidement son boulot, tout en gardant un œil sur les buissons denses qui bordent la clôture métallique défoncée du bassin. La fumée de son charbon se mélange à la brume toxique du bassin et créé une atmosphère surréaliste où le parfum de la viande braisée lutte contre les effluves de vase.

« Mes clients ne s’attablent plus, ils achètent furtivement les mets du soir et pressent le pas car s’attarder équivaut à se porter volontaire pour un dépouillement en règle », confie-t-elle, tout en essuyant la sueur sur son front. Elle déplore amèrement que le commerce de proximité, autrefois poumon social de Grand-Yoff, s’asphyxie lentement sous la pression constante de ces prédateurs nocturnes qui ont fait fuir sa clientèle habituelle.

Il est maintenant 21 heures passées et le quartier a fini de se barricader, transformant Grand-Yoff en une cité de portes closes et de verrous tirés. Les derniers bus « Tata » s’éloignent en trombe et laisse derrière eux un nuage de poussière et une solitude effrayante qui s’installe sur le bitume déserté. Dans ce face-à-face nocturne entre l’homme et l’ombre, le bassin de rétention continue de cracher ses effluves nauséabonds et rappelle à chaque seconde que le danger est un prédateur qui ne dort jamais.

La Zone de captage ne dort pas, elle guette et attend sa prochaine proie sous le regard impuissant d’une population qui a cessé de rêver pour simplement apprendre à survivre. Demain, le soleil se lèvera, mais pour les riverains, chaque nuit reste une longue traversée du désert où la seule certitude est celle de la peur chevillée au corps jusqu’à l’aube.

Mots-clés :
ActualitéSociétéZone de captageGrand YoffAgression
Se loger à l'université, un parcours du comba...Décès de Thierno Mouhamadou Nourou Ly : Dahra Hala...
Mamadou Elhadji LY

Mamadou Elhadji LY

Presse Ecrite

Je suis Mamadou Elhadji LY. Journaliste en 3ème année de formation au CESTI, je m’intéresse à beaucoup de domaines de l’actualité dans le monde, en Afrique et le Sénégal. Je suis passionné des sujets en rapport avec la culture et l'économie.

Soyez le premier à commenter cet article.

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *