Il est neuf heures du matin à l’Ucad. Le campus pédagogique reprend progressivement ses activités après plusieurs jours de grève. Des pierres jonchant certaines allées témoignent de la mobilisation récente des étudiants qui réclamaient le paiement de leurs bourses.
Sous un climat déjà froid, les
amphithéâtres se remplissent à nouveau. Les étudiants avancent, dossiers sous
le bras, parfois silencieux, souvent préoccupés. Derrière la reprise apparente
des cours les tensions sociales ont laissé des traces, notamment sur le plan
psychologique.
« Venir en cours est devenu un combat mental »
Assise sur un banc de la faculté des Lettres, Awa, étudiante en sociologie, raconte sa fatigue constante avec un mélange de résignation et d’amertume. « Il y a des jours où venir en cours n’est pas difficile intellectuellement mais mentalement », confie-t-elle, les yeux baissés. Depuis longtemps, elle souffre d’anxiété.
« Les retards de bourse, les grèves, la pression familiale… tout s’accumule. On tient jusqu’au moment où l’on craque », explique-t-elle, le souffle court comme si elle portait tout le campus sur ses épaules. À quelques encablures de là, la faculté de Médecine se dresse, imposante et silencieuse. Mamadou Diop, étudiant en quatrième année y évoque un épuisement profond.
« On nous apprend à soigner mais jamais à nous préserver », déplore-t-il, le regard fatigué marquant les traces de nuits blanches passées à jongler entre stages, révisions et inquiétudes. Entre crises d’anxiété et insomnies, il avoue avoir longtemps caché ses difficultés. « J’avais honte d’en parler. La santé mentale reste un sujet sensible surtout pour nous les hommes », confie-t-il. La souffrance psychologique demeure largement banalisée ou incomprise sur le campus.
Mariama Baldé, étudiante en droit en fait l’expérience. Elle raconte avoir traversé une profonde dépression après un redoublement. « Quand j’en ai parlé, on m’a dit de prier davantage », dit-elle avec une pointe d’amertume. « La foi aide, mais elle ne remplace pas une écoute professionnelle. Je me sentais inutile, comme si ma vie était suspendue », ajoute-t-elle son regard cherchant un appui invisible.
Les amphithéâtres surchargés, le manque d’encadrement, la pression sociale et la précarité économique fragilisent encore plus les étudiants. Abdou Faye, étudiant en géographie trouvé en train de réviser au niveau des bois sacrés travaille comme vigile la nuit pour subvenir à ses besoins. « Je n’ai pas le choix. Je dors très peu. En cours je décroche souvent », avoue-t-il, la fatigue inscrite sur chaque trait de son visage. Il confesse avoir pensé à abandonner les études.
« Ce n’est
pas l’intelligence qui manque, c’est l’accompagnement », déplore-t-il. Pour
Ousmane, étudiant en sciences économiques, la santé mentale reste absente des
priorités universitaires. « On parle de résultats, jamais de ce que tout cela nous
fait intérieurement » soutient-il les yeux scrutant l’horizon comme pour
chercher une réponse qui n’arrive pas.
Une initiative naissante face à l’urgence
Dans ce contexte, des initiatives étudiantes commencent à émerger. Fatou Kiné Sy, présidente de l’Association pour la santé mentale des étudiants, confie : « Nous sommes une petite association. Nous n’avons pas encore d’expérience, mais nous avons une idée, un projet, et nous travaillons dessus. »
Leur ambition est claire : sensibiliser,
libérer la parole et orienter les étudiants vers des professionnels. « Beaucoup
souffrent en silence. Certains abandonnent leurs études. Nous voulons être un
relais », insiste-t-elle. Pour l’heure, l’accompagnement institutionnel reste
limité.
À la tombée de la nuit, le campus
pédagogique se vide progressivement. Les lampadaires projettent des halos de
lumière sur les allées désertes, tandis que des silhouettes solitaires
avancent, pensées lourdes, avenir incertain. L’Ucad, symbole du savoir et des
luttes sociales, reflète aussi les vulnérabilités profondes et silencieuses de
ses étudiants.
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