samedi 9 mai 2026
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Reportage

Les retraités survivent entre pension et pression

Les retraités survivent entre pension et pression
Source: CESTI INFO
Au Sénégal, la retraite marque une transition délicate entre baisse significative des revenus et maintien des responsabilités familiales et sociales.

À Keur Massar, Mouhamadou Gaye, 67 ans, retraité depuis mars 2019,n’exerce aucune activité économique. Non par choix, mais par contrainte. « Les activités exigent des fonds » explique-t-il, évoquant des financements désormais orientés vers les plus jeunes, et un accès au crédit devenu étroit avec l’âge.


Les banques hésitent, les mensualités pèsent, et les portes se referment souvent avant même d’avoir été franchies. Le pouvoir d’achat, lui, s’est effrité.


« On fait des mic mac pour s’en sortir », déplore-t-il, dans une formule qui résume un quotidien fait d’ajustements permanents. La pension ? « Même le salaire n’était pas suffisant… la pension, c’est à peu près la moitié». Une réduction brutale des ressources, sans réduction des besoins. Et pourtant, Mouhamadou Gaye ne parle ni d’ennui ni de repli. Ses journées sont pleines. Le sport, la lecture du Coran, l’encadrement des enfants, les tâches domestiques rythment son temps.


Surtout, il reste connecté aux autres: un groupe WhatsApp avec des amis d’enfance, des discussions animées sur l’actualité, des dîners partagés, des cérémonies mariages, baptêmes, funérailles où sa présence compte encore. Son récit, simple et lucide, ouvre une fenêtre plus large de milliers de retraités sénégalais qui, comme lui, avancent entre contraintes économiques et richesse sociale.


Changement de décor. Il est presque 8h30 au centre ville de Dakar. Sur un trottoir encore frais, Amadou, ancien fonctionnaire, consulte machinalement sa montre. Elle ne lui dicte plus rien. Depuis qu’il a quitté le service, le temps a changé de nature. Au Sénégal, la retraite est rarement préparée. Elle arrive comme une coupure nette.


« Le premier matin, je me suis réveillé à 5h… puis j’ai compris que plus rien ne m’attendait », confie Amadou. Dans une société où le l'emploi structure l’identité, la retraite laisse un vide difficile à nommer. Selon la Caisse de sécurité sociale et l’Institution de prévoyance retraite du Sénégal, des milliers de Sénégalais franchissent chaque année ce seuil. Mais derrière les chiffres, il y a des vies à réorganiser, des repères à reconstruire.



Chute de revenus, mêmes responsabilités


Rencontré à côté du pont Faidherbe de Saint-Louis, Mariama, ancienne institutrice, vit cette équation au quotidien. « Même le salaire ne suffisait pas… » dit-elle doucement. La pension réduit les moyens, mais les charges, elles, persistent. Dans de nombreuses familles, les retraités continuent de soutenir frais scolaires, dépenses domestiques, urgences imprévues. La solidarité familiale amortit le choc, mais elle repose souvent sur ceux-là mêmes dont les revenus ont diminué.


Pourtant, la retraite ne se résume pas à ces contraintes. Elle ouvre aussi un autre rapport au temps. Comme Mouhamadou Gaye, beaucoup trouvent dans le lien social une forme d’équilibre. Les échanges quotidiens, les retrouvailles, les cérémonies rythment les semaines. Les anciens deviennent des repères dans la communauté, des médiateurs, des mémoires vivantes.


Entre invisibilité et utilité


Le paradoxe est là. Les retraités sont théoriquement valorisés, mais souvent peu pris en compte dans les politiques publiques. Leur expérience, leur capacité de transmission restent sous-exploitées. Certains tentent de se réinventer, mais seuls, avec des moyens limités. Et pourtant, ils tiennent.


Au centre-ville de Dakar, le soleil finit par percer l’horizon. Les silhouettes s’étirent, la ville s’accélère, indifférente. Amadou ralentit. À Keur Massar, Mouhamadou Gaye, lui, ajuste encore ses équilibres, entre pension comptée et liens préservés. Rien de spectaculaire. Rien de bruyant. Mais dans l’ombre des bureaux qu’ils ont quittés, dans les marges d’un système qui les regarde à peine, ces hommes continuent de faire tenir l’essentiel: les familles, les repères, la mémoire. Et si la retraite les rend invisibles aux yeux du monde, elle révèle une autre vérité plus discrète, mais plus solide.

Mots-clés :
Retraitéprécaritépressionpension
La vie sous les pontons de Dakar
Joseph Kama

Joseph Kama

Presse Ecrite

Étudiant en licence de journalisme, option presse écrite, je m’intéresse particulièrement aux réalités sociales, culturelles, sanitaires et environnementales qui traversent les sociétés africaines contemporaines. À travers mes productions, je m’efforce de proposer une information rigoureuse, humaine et ancrée dans le terrain. Convaincu que le journalisme est un outil de compréhension et de responsabilité citoyenne, je souhaite mettre en lumière les voix et les réalités souvent peu visibles dans l’espace médiatique.

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