Point n’est besoin d’avoir essuyé les bancs des plus illustres universités. Nul besoin d’avoir blanchi sous le harnais pour arborer le titre d’expert en tout, mais en fait en rien du tout.
Nous vivons sous le joug d'un véritable diktat d'oracles autoproclamés. Ils surgissent du néant et sont capables de disséquer l'atome le matin, de réformer le droit constitutionnel à midi, d'expertiser le développement personnel le soir et prêcher comme un théologien au crépuscule.
À ce rythme, le débat public ne représente plus un sanctuaire d'échanges fructueux. Il devient une arène de gladiateurs de la parole où le silence est une défaite et l'écoute, une grande faiblesse.
Boursouflés d'une assurance inversement proportionnelle à leur culture réelle, ces esprits omniscients souffrent d’une pathologie moderne bien documentée par l’effet Dunning Krugger, biais cognitif par lequel les moins qualifiés s’estiment paradoxalement les plus compétents et importants dans une société donnée.
Ils sont de véritables réincarnations contemporaines d'Arrias (Cf Les Caractères de Jean de la Bruyère), qui a tout lu, tout vu, sait tout et se plaît à l'écoute de sa propre voix.
Il ne doute de rien : qu’on parle de la Cour de France ou des lointaines contrées d’Orient, il tranche, oriente le débat et assène sa vérité. S'il ignore un sujet, il ment avec un aplomb si magistral que l'auditoire en reste coi, préférant l'imposture à l'aveu d'une faille.
Parallèlement, au Sénégal, l’ignorance est crasse. Pire encore, la certitude est absolue. Face à eux, toute tentative de dialogue vire au naufrage. Essayez donc de placer un mot et vous subirez les assauts répétés d’un monologue torrentiel.
Ils sont présents partout et ne reculent jamais face à un débat, qu’importent les risques encourus. Si, par miracle, vous parvenez à articuler un argument infaillible, ces illusionnistes du verbe déploient l’art subtil de la pirouette, retournant la situation contre vous avec une mauvaise foi proprement spectaculaire.
Pour ces obsédés de la dernière parole, admettre une faille équivaut à une abdication. Ils préfèrent mourir dans le mensonge plutôt que de vivre dans la vérité d'avoir eu tort.
Réné Descartes affirmait que le bon sens est la chose la mieux partagée au monde. Nos rhéteurs de salon, eux, ont la certitude d’en détenir le monopole. Le spectacle le plus navrant réside dans leur incapacité viscérale à capituler devant l’évidence toute faite.
Même acculés par les faits, mis face à leurs propres contradictions flagrantes, ils ne plient pas. Ils ne rompent pas. Il faut le dire sans aucune hésitation : la joute verbale sous nos cieux n’a cure de la quête du vrai.
Elle n’est qu’un théâtre d’égoïsme manifeste, une mise en scène esthétique où seul importe le triomphe de la façade des voies justes et même injustes.
Cet « Arrias » des temps modernes, qui hante désormais nos plateaux de télévision et sature nos réseaux sociaux de ses sentences définitives, fait de la conversation un exercice de domination plutôt qu'un outil de savoir.
Pourtant, cette frénésie de la "gagne argumentative" est une névrose stérile. Personne n'a jamais péri pour avoir concédé une erreur, et le bonheur n'exige en rien l'illusion d'une infaillibilité.
Cet effet Dunning-Kruger, qui s’observe quotidiennement sur nos plateaux de télévision et envahit nos réseaux sociaux, devrait être enseigné à nos apprentis orateurs et politiciens en herbe. Non pas pour singer ces prophètes de comptoir du chèque en blanc, mais pour ériger contre eux une légitime défense intellectuelle.
Comprendre les mécanismes de cette ignorance arrogante, excessive et, à la limite, extrémiste, c'est apprendre à décoder les manipulations du débat public et à s'armer contre les parleurs du vide.
Une lecture clinique de notre société s'impose, car pour assainir l'espace public, il faut d'abord savoir démasquer les imposteurs de la pensée.
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