samedi 11 juillet 2026
En direct
EN CONTINU
Reportage

Location à Dakar : Quand les étrangers sont mieux lotis que les Sénégalais

Location à Dakar : Quand les étrangers sont mieux lotis que les Sénégalais
Source: CESTI INFO
Dans la capitale sénégalaise, le marché du logement favorise de plus en plus les étrangers, jugés meilleurs payeurs, au détriment des nationaux. Avec la flambée des prix du loyer, se loger est devenu un véritable parcours du combattant pour « goorgorlu » sénégalais.

Il est 8 heures dans les ruelles animées de la Médina. Un incessant ballet humain s’étend le long des trottoirs. Les motos se faufilent en trombe, les klaxons retentissent et les pas pressés résonnent sur les parvis. À l’angle de la rue 20 x 37, se trouve Sidy Sy, courtier d’une trentaine d’années qui sirote doucement un café tout en consultant son téléphone. 

Chaque matin, il publie des annonces immobilières sur les réseaux sociaux. « Une chambre par ici, un studio par là… », dit-il en scrollant les offres disponibles sur son téléphone. Parallèlement, les clients sénégalais se heurtent à des conditions de location beaucoup plus strictes. « Les prix flambent sans cesse. En réalité, trois à quatre mois de caution sont exigés par les courtiers. Ils imposent aussi des conditions dans leurs annonces « deux occupants maximum » ou encore « priorité aux étrangers », déclare Ibrahima Ba, vendeur de café dans une ruelle à la Médina. 

Pour beaucoup de Dakarois, cette préférence donnée aux étrangers est incompréhensible. « C’est devenu une véritable humiliation pour nous », fustige Manga Sall, vendeur dans une parfumerie de la Gueule Tapée. « Un matin, j’ai reçu une sommation de quitter mon logement. Pour moi, c’était juste brutal et humiliant de recevoir une telle nouvelle très tôt le matin. Heureusement, grâce à un autre courtier, j’ai trouvé une chambre mais le propriétaire a refusé de me la louer. Il m’a dit clairement qu’il ne prend pas de Sénégalais, seulement des étrangers. C’est une injustice et je me demande comment peut-on rejeter un Sénégalais dans son propre pays ? », s’indigne M. Sall, qui ne cache pas son amertume. Cette discrimination n’étonne plus les courtiers.

Changement de cadre. À Fass, Pape Alassane Ndiaye, courtier de profession, admet l’existence d’une discrimination en faveur des étrangers : « Certains bailleurs me disent qu’ils ne veulent pas de Sénégalais, qu’ils jugent moins fiables. Ils veulent des locataires réguliers qui paient à temps ». Son ton résigné en dit long sur la banalisation de cette pratique. 

Au-delà de la sélection des locataires, les prix sont devenus insupportables pour les Sénégalais aux faibles revenus. Ainsi, à Dakar, le logement n’est pas seulement devenu trop cher, il est aussi inégalitaire. Les étrangers sont vus comme des locataires privilégiés pendant que le « goorgorlu » sénégalais, débrouillard, se bat pour quelques mètres carrés. Même dans les quartiers périphériques autrefois abordables, les prix du loyer atteignent des montants exorbitants, selon nombre de clients. « Goorgorlu » se retrouve coincé par un marché où tout se négocie et rien n’est garanti. 

En plus de subir une discrimination, il est souvent confronté aux arnaques. M. L. D. policier de fonction en a fait les frais. « J’ai donné trois mois de caution à un courtier pour un studio. Mais le jour du déménagement, l’agent s’était volatilisé avec mon argent. J’ai dû squatter chez un ami pendant des mois ».

Derrière les façades colorées de Dakar, se cache une fracture invisible : des étrangers mieux lotis que les Sénégalais. Les habitants économisent chaque franc, mais vivent en permanence dans la peur d’être expulsés, trompés ou même parfois ne jamais trouver un toit. Face à cette situation, les tentatives de régulation des autorités comme l’instauration de plafonds de loyers reste lettre morte à la poste.

Ainsi, le marché échappe au contrôle de l’État et les courtiers et les bailleurs fixent leurs propres règles souvent au détriment des plus modestes.

« C’est une situation anormale que les étrangers soient priorisés sur les Sénégalais. Malgré les différentes baisses du loyer que nous avons obtenues de l’Etat du Sénégal, les bailleurs priorisent toujours les étrangers au détriment des nationaux. C’est strictement interdit par la loi. Ce sont des pratiques qui sont formellement interdites par la justice et nous appelons ces courtiers à revenir à la raison », explique Momar Ndao, président de l’Association des consommateurs sénégalais (Ascosen). 

Aujourd’hui, en attendant l’effectivité des mesures prises par les autorités, avoir un logement dans la capitale sénégalaise est devenu une lutte inégalitaire, selon bon nombre de Sénégalais.

Les raisons de la flambée des prix du loyer

À Dakar, se loger est devenu un luxe. La capitale sénégalaise concentre 22 % de la population du pays sur à peine 0,3 % du territoire avec une densité record de 7 485 habitants/km², soit 81 fois la moyenne nationale. Le résultat est sans appel : la demande explose face à l’offre insuffisante et les logements sont aux plus offrants.

En l’espace de quelques décennies, la population urbaine sénégalaise a bondi de 1,7 million en 1976 à près de 10 millions en 2023, selon l’Ansd. En effet, Dakar totalement urbanisée ne parvient plus à absorber cette croissance exponentielle. Ainsi, les quartiers périphériques telles que Médina, Fass-Gueule Tapée autrefois abordables voient aussi leurs prix grimper, ce qui poussent de nombreux ménages vers des zones non planifiées à l’avance pour l’habitat. Du côté de ces habitats, le paysage change mais reste inadapté aux aspirations des populations.

En réalité, 62,8 % des ménages vivent encore dans des maisons basses tandis que seulement 1,4 % des logements sont des immeubles modernes. La verticalisation reste trop faible pour répondre à la demande, ce qui accentue la flambée des prix du loyer. Le problème est aussi économique : avec un Pib par habitant de 1 693 dollars soit 940.900 Fcfa en 2023, le pouvoir d’achat reste limité alors que les loyers moyens dépassent souvent 100.000 à 150.000 Fcfa par mois. 

Un gouffre financier pour des familles modestes qui sacrifient parfois plus de la moitié de leurs revenus pour se loger. Au-delà des chiffres, ce sont des vies bouleversées : expulsions brutales, discriminations, préférence donnée aux étrangers et arnaques des courtiers. Ainsi avoir un toit à Dakar n’est plus un droit mais une bataille quotidienne où argent, énergie et dignité sont en permanence mis en jeu.

Mots-clés :
SénégalDakarActualitéSociétéChertéLoyer
Zone de captage, zone d'insécurité non contrô...Décès de Thierno Mouhamadou Nourou Ly : Dahra Hala...
Mamadou Elhadji LY

Mamadou Elhadji LY

Presse Ecrite

Je suis Mamadou Elhadji LY. Journaliste en 3ème année de formation au CESTI, je m’intéresse à beaucoup de domaines de l’actualité dans le monde, en Afrique et le Sénégal. Je suis passionné des sujets en rapport avec la culture et l'économie.

Soyez le premier à commenter cet article.

Laisser un commentaire

Les champs obligatoires sont indiqués avec *