À Keur Madiabel, une commune du département de Nioro, dans la région de Kaolack, le centre d’apprentissage des sourds-muets constitue une planche de salut pour les enfants en situation de déficience auditive.
Au-delà de l’alphabétisation, le centre a adopté un
système d’alternance école-atelier qui, en plus des cours théoriques, permet à
ses 12 pensionnaires d’apprendre un métier afin d’outrepasser les limites de
leur handicap et d’assurer leur avenir.
L’horloge affiche 10 heures passées de 20 minutes quand nous arrivons dans l’enceinte du foyer des
sourds-muets, situé dans le
quartier de Médine. Au moment où les activités de la vie quotidienne
reprennent petit à petit leur cours normal dans la commune, le centre des
ressources éducationnelles, qui abrite le centre d’apprentissage des sourds-muets,
baigne dans une ambiance studieuse.
Seuls les chants des oiseaux viennent de temps en temps rompre le silence qui enveloppe les lieux. Ses trois bâtiments construits sous forme de cases, dont deux salles de classe et une bibliothèque, donnent à l’établissement une architecture atypique.
Dans l’une des cases, M. Marone tient la classe des
débutants. Dès notre entrée dans la salle, les élèves se lèvent et répètent
ensemble quelques gestes avec leurs mains. Debout devant eux, le moniteur en
langue des signes explique que ces gestes traduisent une salutation.
Dans cette classe, M. Marone inculque à ses élèves les
bases de la langue des signes. « Je leur apprends à lire, à écrire et à
faire des calculs simples. Ils ont aussi d’autres modules comme l’informatique
ou le dessin par exemple », détaille l’enseignant.
S’instruire pour construire son avenir
Sur le tableau, les lettres et les mots s’alignent
pour la session d’alphabétisation. Ainsi, au bout de deux ans, ils devront
pouvoir lire, écrire et faire des calculs basiques avant de passer à la classe
avancée pour aiguiser leurs compétences pendant deux autres années. Pour ces
jeunes, l’écriture est la première clé de la liberté.
Mais l’effort ne s’arrête pas aux portes du centre. Dès que le soleil atteint son zénith, le rythme change. Les cahiers se ferment et cèdent la place aux outils du quotidien. Ainsi, après le repas de midi, les apprenants du centre rejoignent les ateliers de la commune : salons de coiffure, ateliers de couture, de menuiserie ou chantiers de plomberie… Ce système hybride, qui unit l’école le matin et l’atelier l’après-midi, fait la particularité de l’établissement.
Selon le directeur du centre, M. Aly Dioum, ce modèle d’enseignement est pensé pour
garantir aux élèves une insertion professionnelle dès leur sortie de l’école. «
Après quatre années passées dans le centre, les apprenants vont poursuivre
l’apprentissage du métier qu’ils avaient commencé pendant leurs études. Ce
système leur permet d’être autonomes financièrement, parfois même avant d’avoir
18 ans, là où la société les condamnait à tendre la main », explique
M. Dioum, confortablement assis sur une chaise dans son bureau.
Utile pour soi et pour sa communauté
Depuis 2006, le centre forme des jeunes malentendants
ou vivant avec une déficience auditive sévère. Pour avoir été là depuis le
début, Mme Amy Lo, monitrice de la classe avancée, a vu plusieurs générations
de jeunes se succéder. Des anciens élèves qui, grâce au centre, subviennent à
leurs propres besoins et à ceux de leurs familles. « Beaucoup de nos anciens
apprenants gèrent maintenant leurs propres ateliers. Ceux qui se sont établis
dans la commune sont même devenus des partenaires du centre en accueillant
l’actuelle génération d’apprenants après les cours de la matinée », déclare
la monitrice, la voix empreinte de fierté.
Joint par téléphone, Ibrahima
Thiam, président de l’Association des amis des sourds-muets, qui regroupe
également les parents d’élèves, ne tarit pas d’éloges sur la structure. M.
Thiam voit en ce centre une réponse efficace contre l’exclusion
sociale des personnes en situation de handicap auditif. Selon lui,
l’établissement est une aubaine.
Face aux croyances sociales qui poussaient certains parents à avoir honte de leurs enfants handicapés, les privant ainsi de toute vie sociale, le centre vient balayer d’un revers de main ces tabous pour redonner à ces personnes leur dignité humaine, soutient-il.
Cependant, malgré l’importance du centre, le personnel
enseignant vit dans la « précarité ». À en croire son
directeur, les moniteurs qui assurent la formation des jeunes déficients
auditifs reçoivent un salaire « modique et périodique ». Une situation
qui perdure malgré ses nombreuses correspondances envoyées aux autorités. « J’en
ai personnellement discuté avec le ministre de la Communication et du
Numérique, M. Aliou Sall, lors de la cérémonie de réception du kit de connectivité qu’il avait présidée ici, pour qu’il passe l’information à son collègue
en charge de l’Éducation nationale. Mais jusqu’à présent, rien n’a changé
», martèle M. Dioum.
En
quittant le centre des ressources éducationnelles de Keur Madiabel alors que
les oiseaux continuent leur chorale, une certitude demeure : à Keur Madiabel,
le silence, loin d’être un vide, est un laboratoire à partir duquel l'avenir se
construit. Reste à savoir si l'État saura enfin entendre le cri du cœur de ces
enseignants dévoués qui, dans l'ombre, redonnent une voie à ceux dont la
société a tendance à étouffer la voix.
Soyez le premier à commenter cet article.
Laisser un commentaire
Les champs obligatoires sont indiqués avec *