lundi 27 juillet 2026
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Chronique

Décryptage d’une recomposition politique autour de Bassirou Diomaye Faye

Décryptage d’une recomposition politique autour de Bassirou Diomaye Faye
Source: CESTI INFO

L’histoire politique contemporaine du Sénégal s’articule autour d’une constante sociologique : chaque alternance s’accompagne d’un mouvement de ralliements vers les sphères du pouvoir. L’annonce récente par le président Bassirou Diomaye Faye de la création de sa propre formation politique, dans un contexte marqué par des divergences avec son ancien mentor Ousmane Sonko, semble illustrer une nouvelle fois cette dynamique.

À peine cette initiative dévoilée, une vague de démissions a été enregistrée au sein des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef). Des cadres locaux aux titulaires de postes nominatifs, les déclarations de soutien au président de la République se multiplient. Parallèlement, un phénomène comparable s’observe dans les rangs de l’ancien parti au pouvoir.

Dès lors, ces mouvements interrogent sur le sens profond de l'engagement militant et la nature intrinsèque de l'espace politique sénégalais.

Ainsi, pour décrypter ces migrations systémiques, il convient d’abord de s'appuyer sur la théorie du don et du contre-don développée par Marcel Mauss. Dans l'écosystème républicain sénégalais, le pouvoir d'État détenant le monopole des ressources matérielles, des nominations administratives et des privilèges économiques, s'impose historiquement comme le principal employeur du pays.

Le « souverain » distribue ses largesses et les postes comme un don initial à sa clientèle politique. En contrepartie, le bénéficiaire est soumis à l'obligation anthropologique du contre-don, qui prend ici la forme d’un ralliement inconditionnel et d’une défection stratégique au profit du nouveau maître du décret.

La logique du don et du contre-don

À cette logique de clientélisme politique, il faut ajouter des raisons purement économiques éclairées par la thèse de Max Weber sur la profession politique. Le sociologue allemand distingue ceux qui vivent pour la politique (par pure conviction doctrinale) et ceux qui vivent de la politique (en faisant un moyen de subsistance et d'ascension sociale).

Au Sénégal, la précarité du tissu économique privé renforce cette seconde catégorie. Dans les faits, entretenir une base politique demande des moyens financiers considérables qu’un opposant peut difficilement rassembler sur la durée.

Le leadership politique a un coût financier que très peu d’acteurs peuvent assurer en dehors de l’appareil d’État. Pour ces professionnels de la politique au sens wébérien, le ralliement devient une stratégie de survie matérielle pour ne pas subir un déclassement économique.

Une autre hypothèse souvent avancée pour expliquer certains rapprochements politiques est la recherche d’une forme de sécurité judiciaire. Au Sénégal, l’appartenance à la mouvance présidentielle est parfois perçue comme susceptible d’offrir un environnement plus favorable à certains responsables ayant exercé des fonctions impliquant la gestion de fonds publics.

À ce propos, la traque des biens supposés mal acquis engagée par le régime de Macky Sall en 2012 constitue un précédent régulièrement cité. Parmi les vingt-cinq personnalités de l’ancien régime d’Abdoulaye Wade initialement visées, Karim Wade, Tahibou Ndiaye et compagnie figurent parmi les principaux responsables effectivement poursuivis, tandis que d’autres personnalités mentionnées ont par la suite intégré le gouvernement de Macky Sall.

Concernant le régime actuel, certains observateurs estiment qu’après deux années d’exercice du pouvoir, la pression judiciaire pesant sur plusieurs anciens dignitaires du régime sortant semble progressivement s’atténuer, même si plusieurs procédures demeurent pendantes devant les juridictions compétentes.

Le dernier élément tient à l’affaiblissement des repères idéologiques. Amorcée au cours de la seconde moitié du XX siècle, cette évolution n’a pas épargné le champ politique sénégalais. Francis Fukuyama voyait, avec la chute du mur de Berlin, l’épuisement des grands affrontements idéologiques.

La crise de l’idéologie

Aujourd’hui, l’absence de véritables frontières doctrinales entre les partis tend à montrer que l’idéologie n’est plus le principal moteur du militantisme. Les formations politiques apparaissent davantage comme des organisations électorales pragmatiques, illustrant la prééminence d’une logique de conquête et d’exercice du pouvoir sur les convictions philosophiques.

Cette lecture mérite toutefois d’être nuancée concernant les cadres du Pastef ayant choisi de suivre le président Diomaye Faye. Pour ces derniers, ce choix ne constituerait pas un reniement idéologique puisqu’ils affirment demeurer fidèles aux idéaux fondateurs du « Projet ». Cette position est confortée par le fait que plusieurs directeurs généraux issus du Pastef, nommés lorsque Ousmane Sonko occupait les fonctions de Premier ministre, sont toujours en poste.

Mais, peut-on « faire du Pastef » sans son leader Ousmane Sonko ? L’évolution des rapports de force au sein de cette famille politique apportera sans doute des éléments de réponse.

À l’opposé, les ralliements d’anciens cadres et de maires issus de l’Alliance pour la République (APR) vers le camp présidentiel soulèvent davantage la question de la continuité idéologique. Quoiqu’il en soit, ces repositionnements illustrent la plasticité des engagements politiques lorsque les rapports de force évoluent.

À l’analyse, la création d’une formation politique présidentielle au cours même du mandat de son fondateur, en rupture avec son organisation politique d’origine, constitue une configuration inédite dans l’histoire politique récente du Sénégal. Ainsi, en s’ouvrant rapidement à des ralliements venus d’horizons divers, cette nouvelle entité pourrait être confrontée au défi de construire une identité politique cohérente.

Mais, l’exercice du pouvoir et les ressources que procure l’appareil d’État peuvent également constituer des atouts importants pour consolider cette nouvelle offre politique. L’issue dépendra notamment de sa capacité à transformer ces soutiens conjoncturels en une véritable organisation partisane dotée d’un ancrage militant durable.

Au-delà des recompositions actuelles, ces mouvements rappellent que la vie partisane sénégalaise demeure largement structurée par les ressources de l’État, la personnalisation du pouvoir et la faiblesse des clivages idéologiques.

La trajectoire de la future formation présidentielle constituera, à cet égard, un laboratoire particulièrement intéressant pour observer si une offre politique construite autour de l’exercice du pouvoir peut durablement se substituer à un parti issu d’une dynamique militante. Les prochaines échéances électorales permettront de savoir ce qu’il en est. 

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Mare Diouf

Mare Diouf

Presse Ecrite

Moi, c’est Mare Diouf. Journaliste issu de la 54? promotion du CESTI et titulaire d’une licence en Droit public, je mets la rigueur juridique au service d’un journalisme d’impact et de profondeur. Passionné par l’actualité politique, judiciaire et les dynamiques sous-régionales au Sahel, je décrypte pour vous les enjeux majeurs du Sénégal et du continent.

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