Il est près de minuit en ce samedi 25 juillet. Derrière le pavillon G, le silence s'installe progressivement. Là où s'élevait autrefois le pavillon S, il ne reste plus qu'un vaste terrain nu. Chaque soir, cet espace se transforme en un dortoir improvisé. À même le sol, des dizaines d'étudiants s'alignent sous le ciel.
Certains dorment déjà, enveloppés dans un simple pagne ou une couverture légère. D'autres discutent encore à voix basse, les yeux rivés vers les étoiles, comme pour retarder un sommeil que la chaleur rend difficile. L'image surprend autant qu'elle interroge. De loin, elle évoque un campement. De près, elle raconte le quotidien ordinaire d'étudiants qui ont trouvé dans cet espace ouvert une échappatoire aux chambres devenues irrespirables.
« Dans la chambre, on étouffe. Même avec les fenêtres ouvertes, l'air ne circule presque pas. Sur ce terrain, au moins, il y a du vent et on arrive à dormir quelques heures », confie Mamadou, étudiant en deuxième année de géographie, allongé sur une natte. Autour de lui, les silhouettes s'étendent à perte de vue. Quelques lampadaires découpent les contours des corps. Les téléphones s'éteignent les uns après les autres. Une toux, un éclat de rire étouffé, puis le calme reprend ses droits.
À Dakar, les nuits restent particulièrement difficiles en cette période de forte chaleur. Même après le coucher du soleil, la température demeure élevée, autour de 22 à 26 °C selon les prévisions météorologiques, avec une humidité qui accentue encore la sensation d’inconfort. Dans ces conditions, plusieurs étudiants de l’Ucad choisissent de passer la nuit dehors pour chercher un peu d’air plutôt que de rester dans des chambres étouffantes où le sommeil devient presque impossible.
Pour Modou, étudiant en Lettres modernes, dormir dehors n'est plus un choix, mais une habitude imposée par la saison. « Au début, ça faisait bizarre. Maintenant, dès qu'il fait trop chaud, je viens ici avec mes camarades. On se sent presque mieux dehors que dans les chambres ». Sur ce terrain laissé vacant après la déconstruction du pavillon S, chacun a fini par trouver ses repères. Les habitués arrivent tôt pour choisir un emplacement, déroulent une natte, posent leurs affaires et attendent que la température baisse.
À quelques mètres, Cheikh, étudiant en physique chimie, désigne le ciel d'un geste amusé. « Notre climatisation, c'est le vent. Quand il souffle, on dort. C'est devenu notre quotidien pendant les grandes chaleurs ».
La scène est presque paisible. Pourtant, elle révèle une réalité plus profonde. Derrière ces corps allongés, se cachent des étudiants qui composent avec des infrastructures mises à rude épreuve par les épisodes de forte chaleur. Lorsque les chambres retiennent la température accumulée toute la journée, le terrain vague devient un refuge collectif.
« Ce n'est pas le confort, mais au moins je peux passer la nuit »
Pour certains, toutefois, dormir dehors ne relève pas uniquement d'un choix dicté par la chaleur. C'est aussi une conséquence du manque de logement. Assis sur un petit matelas, Ibrahima, étudiant en première année de sociologie, raconte une réalité plus difficile. « Je n'ai pas encore obtenu de chambre au campus. Des amis du pavillon G m'ont permis de déposer mon sac dans leur chambre pour garder mes affaires. Mais la nuit, je sors dormir ici, sur le terrain. Je ne veux pas les déranger, ils sont déjà nombreux dans la chambre».
Il désigne d'un geste son drap étalé sur son petit matelas. « Ce n'est pas le confort, mais au moins je peux passer la nuit. Le plus dur, ce n'est pas de dormir dehors. C'est de ne pas savoir quand on aura enfin une chambre». Son histoire n'est pas isolée.
Derrière les étudiants venus chercher un peu de fraîcheur, certains trouvent surtout dans ce terrain un refuge provisoire, faute d'avoir un toit qui leur soit réellement destiné. Sous les étoiles, la chaleur et la crise du logement universitaire finissent ainsi par partager le même espace. À quelques mètres de là, Abdoulaye, étudiant en licence de mathématiques, s'apprête lui aussi à passer la nuit dehors. Avant de s'allonger, il prend toutefois une précaution devenue systématique.
« Mon téléphone, je le laisse toujours dans ma chambre avant de venir dormir ici. On a déjà entendu parler de cas de vol pendant la nuit. Je préfère ne prendre aucun risque. Je garde seulement le strict nécessaire avec moi ». Autour de lui, plusieurs étudiants confirment cette habitude. Les objets de valeur sont souvent laissés dans les chambres, même lorsque leurs propriétaires choisissent de dormir à l'extérieur.
Quand arrive la pluie...
La fraîcheur recherchée ne fait pas disparaître les inquiétudes liées à la sécurité. « On vient pour trouver un peu d'air, pas pour passer la nuit à surveiller nos affaires. Chacun essaie de s'organiser comme il peut », ajoute Abdoulaye, en jetant un dernier regard vers le pavillon G. Ce détail rappelle que ces nuits à ciel ouvert, devenues presque routinières en période de fortes chaleurs, s'accompagnent aussi de compromis. Chercher un peu de fraîcheur signifie parfois renoncer au confort mais aussi redoubler de vigilance face aux risques de vol.
La fraîcheur de la nuit n'offre toutefois aucune garantie de repos jusqu'au petit matin. En cette période d'hivernage, les étudiants doivent aussi composer avec les caprices du ciel. Allongé sur une natte, Ousmane, étudiant en licence de chimie, garde toujours un œil sur la météo. «On dort avec une oreille ouverte. Tu peux t'endormir tranquillement et être réveillé une heure plus tard par une pluie. Dès que les premières gouttes tombent, tout le monde se lève en catastrophe pour ramasser les nattes et courir vers les pavillons». Il esquisse un sourire, comme s'il s'était habitué à ces réveils brusques.
« C'est le prix à payer pour chercher un peu de fraîcheur. Pendant l'hivernage, on ne sait jamais comment la nuit va finir. On peut bien dormir jusqu'au matin… comme on peut passer le reste de la nuit à attendre que la pluie s'arrête ». En quelques secondes, expliquent plusieurs étudiants, ce vaste terrain peut se vider complètement. Les couvertures sont repliées à la hâte, les sacs jetés sur les épaules et chacun cherche refuge sous les bâtiments voisins. Une routine qui rappelle que, derrière le pavillon G, les nuits à ciel ouvert se vivent toujours au rythme du vent… et des nuages.
Au lever du jour, les nattes disparaîtront, les couvertures seront repliées et les étudiants reprendront le chemin des amphithéâtres. Le terrain retrouvera son apparence ordinaire, jusqu'à la prochaine nuit étouffante où il redeviendra la plus grande chambre à ciel ouvert de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Dans ce refuge improvisé, se croisent des étudiants en quête de fraîcheur, d'autres privés de logement, tous confrontés aux mêmes contraintes.
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