Dans cet espace de la commune de Dalifort, dans le département de Pikine, l’air est épais, presque solide. Un cocktail saisissant de sang chaud qui se coagule, de suint animal et d'effluves piquants de gros sel iodé vous prend à la gorge dès le virage de la Société de gestion des abattoirs du Sénégal (Sogas), ex-Seras (Société d’exploitation des ressources animales du Sénégal). L’éternel sanctuaire des abattoirs de Dakar n'a pas dormi.
Si la capitale savoure le repos des lendemains de fête, ici le compte à rebours est déjà lancé. Le sol n'est plus que boue bitumineuse, un tapis noir et glissant où se croisent des silhouettes bodybuildées par l'effort, les muscles luisants de sueur ployant sous des fardeaux de cuir brut. Ce sont les vestiges de la grande communion : des montagnes de peaux fraîchement arrachées et promises à une résurrection commerciale.
Au bord de la chaussée saturée par un ballet incessant d’humains, le concert des klaxons répond aux hennissements des chevaux tirant des charrettes à bout de souffle. Des pick-up surchargés, affaissés sur leurs suspensions fatiguées, déversent leur cargaison spongieuse.
Sous un ombrage, se trouve Modou Fall, le regard acéré et la tête coiffée d’une casquette poussiéreuse. Il orchestre la manœuvre. Âgé de 46 ans et véritable pilier de la chaîne de transformation, ce grossiste, chevronné du trottoir depuis quinze ans, commande une dizaine de bras.
« Le sel, c’est notre glace »
Devant lui, la pile de peaux dépasse le mètre cinquante. Elle respire encore, exhalant une chaleur thermique suffocante et une odeur fétide. D'un geste sec et limpide, ses journaliers inspectent chaque flanc, traquant la balafre fatale avant de la noyer sous une poignée de gros sel gris.
« Le sel, c’est notre glace, notre assurance-vie. Sans lui, en trois heures de canicule, les bactéries dévorent la marchandise, le poil fout le camp et l'argent s'envole. C'est une course de vitesse contre le thermomètre », lâche-t-il, les mains rougies par la saumure, en retournant une pièce d'un coup de poignet magistral.
Dans ce vacarme permanent, la marge se calcule au franc près, et l’inflation ambiante rend les visages tendus. Le verdict des chiffres est implacable : une peau brute se négocie entre 500 et 1.500 francs. Mais au moindre coup de lame maladroit lors du sacrifice, le prix s'effondre.
La rançon du geste manqué
« Un coup de couteau de trop et votre pièce tombe à 500 francs CFA, c'est à peine le prix du sel. Une belle peau nette, c'est 1.000 ou 1.500 francs CFA cash », tempête Ibrahima Diallo, un jeune courtier, en pointant du doigt une entaille béante sur un flanc. « Regardez-moi ce massacre que le gars a causé. Il a gâché la meilleure partie. Pour faire un sac ou une chaussure propre, c’est mort », déplore-t-il.
En face, transpirant à grosses gouttes, le rabatteur tente de négocier, invoquant le prix du gasoil qui flambe et les ruelles de la banlieue arpentées dès l'aube pour collecter les peaux. Les voix montent, les mains s'agitent, puis le compromis tombe : ce sera 700 francs CFA. Les billets froissés changent de propriétaires dans une poignée de mains virile. Ces peaux repartiront vers les ateliers artisanaux locaux, revendues à peine plus cher selon les arrivages.
Pourtant, derrière ce ballet lucratif sourd une colère froide. Les acteurs de la filière se sentent exclus de la chaîne de ce grand jeu industriel. La précarité du bitume lasse. L’appel vers une modernisation des structures de tannage devient un cri de ralliement.
«On trime dans cette boue misérable alors qu'on tient de l'or entre les mains. Le Sénégal regarde passer sa richesse. Si nous avions des tanneries modernes et certifiées sur place, on exporterait du cuir fini, on créerait des usines, des milliers de jobs pour les jeunes », s’indigne Babacar Diagne, un tanneur traditionnel au visage émacié et rempli de cernes, signes des longues journées de labeur.
Assis en retrait sur une caisse en bois, un foulard noué sur le nez pour filtrer les odeurs puantes des environs, Souleymane Ndoye scrute le bal incessant des camions qui passent un à un. Pour ce vieux briscard du cuir, cette semaine post-Tabaski résume à elle seule les paradoxes d'un système à bout de souffle.
L'exode du cuir brut
Le constat est amer. Le marché artisanal dakarois est une éponge trop petite pour absorber ce raz-de-marée de cuir. Faute de capacités locales, le surplus doit fuir par la mer.
Les intermédiaires aux portefeuilles bien garnis raflent les invendus pour remplir des conteneurs entiers à destination des géants asiatiques et européens. L'Inde, le Pakistan, mais aussi l’Italie et la Turquie achètent cette matière première à vil prix, renseigne Souleymane Ndoye.
Un grand exportateur de la place, requérant l'anonymat derrière ses lunettes noires, confirme le deal : « Ce que la Sogas ne peut pas digérer part en conteneurs. Dans les usines de Mumbai, de Naples ou d’ailleurs, nos peaux deviennent des intérieurs de voitures de luxe, des vestes de créateurs ou des chaussures haut de gamme. On leur vend le brut, ils nous revendent le rêve au prix fort ».
Le grand hold-up de la valeur ajoutée
Sous la poussière et le sang de Sogas, se dessine une fracture économique majeure. Le Sénégal possède l'un des cheptels les plus dynamiques de la région, capable de générer des volumes de cuir phénoménaux en quelques jours.
Pourtant, le pays reste prisonnier du modèle colonial de l'extraction brute. Plus de 70 % de la production post-Tabaski quitte le Port autonome de Dakar sans avoir subi la moindre transformation industrielle, privant le produit intérieur brut national d'une manne financière colossale.
Le circuit est dramatiquement stéréotypé : collectée dans la sueur, salée à la va-vite, la peau « sénégalaise » s'en va engraisser les filières industrielles étrangères. Celles-ci la transforment, la magnifient et la réinjectent sur le marché africain sous forme de chaussures de marque ou de maroquinerie de luxe. Une captation de richesse qui irrite les économistes du secteur.
« C’est notre propre potentiel industriel que nous mettons dans des bateaux », s’alarme un analyste de la filière. Le défi dépasse largement le folklore de la Tabaski. Il s'agit de la souveraineté économique du pays, de sa capacité à bâtir des chaînes de valeur capables de retenir la richesse sur place.
Les atouts sont pourtant présents. Le cuir d'ovin et de caprin du Sénégal est mondialement réputé pour sa finesse et sa robustesse. Mais le déficit de tanneries modernes, le coût prohibitif de l'énergie et le manque de financements lourds bloquent l'émergence d'une filière textile-cuir digne de ce nom.
En attendant, chaque conteneur qui lève l'ancre est une saignée d'emplois pour la jeunesse sénégalaise. Tant que le Sénégal se contentera encore de saler ses peaux, plutôt que de les façonner, la véritable valeur ajoutée continuera de fructifier ailleurs.
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