vendredi 31 juillet 2026
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Thierno Ndiaye, sélectionné pour l'École d’été d’écriture et de journalisme, dévoile son projet

Thierno Ndiaye, sélectionné pour l'École d’été d’écriture et de journalisme, dévoile son projet
Source: CESTI INFO
Sélectionné aux côtés de Fatou Ndiaye pour représenter le Sénégal et le Cesti à la 4ᵉ édition de l’École d’été d’écriture et de journalisme (EEEJ) à Cotonou, Thierno Ndiaye, diplômé de la 53e promotion du Cesti, s’attaque à l’amnésie architecturale de Dakar. Dans cet entretien, il revient sur son projet d'article, l’urgence de préserver cette mémoire urbaine et ses ambitions de créer une archive numérique citoyenne pour la jeunesse.

Vous êtes sélectionnés pour cette 4e édition de l’Ecole d’été et d’écriture en journalisme (EEEJ). Quelle a été votre première réaction ?

J'ai été naturellement content. Content aussi pour la reconnaissance du travail fourni. Je suis également satisfait du fait de rejoindre le groupe restreint des « Cestiens » qui ont eu à participer à cette école et d'assumer le rôle leader du Cesti dans le domaine du journalisme au Sénégal et en Afrique en général. 

Votre projet d’article s’intitule « Dakar, l'objectif contre l'oubli : le Flash comme dernier rempart du patrimoine colonial ». Qu’est-ce qui a suscité ce sentiment d’urgence face à la détérioration des édifices historiques du Plateau et de la Médina ?

Ce sentiment d'urgence est né d'une observation quotidienne et brutale : la métamorphose accélérée de Dakar. En arpentant les rues du Plateau et de la Médina, j'ai été frappé par le contraste entre la richesse historique de ces bâtiments coloniaux et leur dégradation rapide voire leur disparition silencieuse sous le poids de la spéculation immobilière.

Chaque jour, un pan de mur s'effondre, une façade sculptée est rasée pour laisser place au béton armé. Les quartiers de Dakar Plateau et la Médina ne sont pas de simples quartiers. Ils sont les témoins figés d'une époque, les narrateurs silencieux de l'histoire du Sénégal, de la colonisation à l'indépendance. La détérioration de ces édifices n'est pas seulement une perte architecturale, c'est une véritable amnésie collective qui s'installe.

J'ai ressenti cette urgence parce que j'ai compris que si nous laissons ce patrimoine s'effriter, nous effaçons les traces physiques de notre propre histoire. C'est notre mémoire visuelle et culturelle qui est menacée d'oubli. La dernière fois, lors de mon passage au plateau pour mon reportage, j’ai eu la chance d’assister à l’effondrement d’un bâtiment construit depuis 1902 en même temps que le palais du gouverneur de l’AOF, l’actuel palais de la République. Cela montre que l’heure est plus que grave de sauver le patrimoine colonial qui est une partie de notre histoire et un symbole de domination.

Face à ce constat de disparition imminente, l'appareil photo s'est imposé non pas comme un simple outil artistique, mais comme une nécessité de sauvegarde. Le "flash" dans mon titre symbolise cet instantané de survie. C'est un acte de résistance. Là où les politiques de conservation tardent ou échouent, le déclencheur de l'appareil photo fige le temps. L'objectif capture ce qui, demain peut-être, ne sera plus là. Il s'agit de créer une archive visuelle pour les générations futures, de faire de la lumière du flash le dernier rempart qui éclaire ces bâtiments avant que l'ombre de l'oubli ne les engloutisse définitivement.

À ce propos, vous évoquez l’exemple de la gare ferroviaire de Dakar pour interroger la reconstruction architecturale. Un simple « flash » photographique et une restauration de façade suffisent-ils réellement à préserver l'âme et la structure d'un monument historique ?

L'exemple de la gare ferroviaire de Dakar est la conséquence de ce qu'on appelle en architecture le "façadisme". Conserver uniquement la façade extérieure tout en détruisant ou en modernisant radicalement l'intérieur (notamment pour les besoins du Ter), c'est réduire le patrimoine à un simple décor de théâtre. Une façade ravalée préserve l'esthétique, la "carte postale", mais elle ne préserve ni la structure d'origine ni la cohérence historique du bâtiment. L'âme d'un monument ne réside pas seulement dans ses murs extérieurs, mais dans ses volumes, ses matériaux.


Quant au flash photographique, il faut être lucide sur son rôle. J'ai choisi de l'appeler le "dernier rempart", car il intervient au bord du gouffre, quand la destruction physique est déjà actée ou inévitable. La photographie fige le temps et sauve la mémoire visuelle de l'oubli. Mais une image en deux dimensions ne remplacera jamais l'expérience physique, tactile et sensorielle d'un monument historique. Le flash capture le fantôme du bâtiment, il en préserve le souvenir, mais il ne peut en préserver la matière.

En fin de compte, la rénovation de la gare de Dakar pose la vraie question de notre rapport au patrimoine urbain africain. Une véritable préservation devrait trouver un équilibre entre la réhabilitation matérielle respectueuse de l'histoire et l'adaptation aux besoins modernes. Se contenter d'un ravalement de façade d'un côté, ou d'une sauvegarde uniquement photographique de l'autre, c'est admettre une forme de défaite face à la destruction de notre héritage architectural.


Au-delà du constat sur l'agonie du patrimoine dakarois face à la pression immobilière, vous orientez votre enquête vers un journalisme de solutions. De quelle manière, ce travail ambitionne-t-il de déboucher sur une archive numérique citoyenne ?

Mon projet refuse de s'arrêter à la simple nostalgie ou au fatalisme face aux pelleteuses. Le journalisme de solutions m'impose de chercher des réponses concrètes. Puisque nous ne pouvons pas toujours empêcher la destruction physique des édifices face aux puissants enjeux immobiliers, la solution de repli immédiate et vitale est la sauvegarde numérique.

L'enquête ne se contente plus de dire "regardez ce qui disparaît", elle propose. Le terme "citoyen" est le véritable moteur de cette archive. Si mon objectif photographique et mon reportage initient le mouvement, cette base de données ne doit pas rester l'œuvre d'un seul journaliste. L'ambition est d'inciter les habitants du Plateau, de la Médina et de tout Dakar à devenir eux-mêmes des gardiens de la mémoire. Il s'agit de les encourager à partager leurs propres photographies d'époque, leurs albums de famille où figurent ces façades et leurs témoignages.

L'archive devient alors un projet collaboratif, un rempart bâti par la population elle-même. Concrètement, cette archive numérique ambitionne de dépasser le simple stade du stockage de photos. Elle pourrait se matérialiser sous la forme d'une plateforme web en libre accès, ou d'une cartographie interactive de Dakar. En cliquant sur une rue du Plateau, l'utilisateur pourrait voir le bâtiment tel qu'il était hier, lire son histoire, et comprendre sa valeur architecturale, même si un immeuble en verre se dresse à sa place aujourd'hui.

C'est transformer l'éphémère du "flash" en une donnée permanente et accessible à tous. Finalement, cette archive numérique citoyenne n'a pas vocation à être un cimetière virtuel. Elle se veut un outil vivant. Elle servira de support éducatif pour les jeunes générations qui n'auront pas connu ce Dakar historique.

Vous arrivez à Cotonou avec des matériaux déjà collectés sur le terrain. Qu'attendez-vous concrètement de l'encadrement pour transformer cette matière brute en un récit journalistique rigoureux ?

Ma première attente envers l'encadrement est d'ordre éditorial : j'ai besoin d'un regard clinique pour m'aider à hiérarchiser l'information. Sur le terrain à Dakar, on accumule une charge émotionnelle et factuelle énorme. On s'attache à chaque témoignage, à chaque photo d'un bâtiment en ruine. J'attends de mes encadrants à Cotonou qu'ils m'aident à faire des choix difficiles, à "tuer mes chéris" comme on dit dans la profession. Il s'agit de sélectionner la matière la plus percutante pour que le message reste clair et ne soit pas dilué dans un trop-plein de données. 

Ma deuxième attente concerne la construction du fil conducteur. J'ai des constats, j'ai des archives, j'ai une approche de journalisme de solutions. Mais une addition de faits ne fait pas une histoire. J'attends de l'encadrement qu'il m'accompagne dans la scénarisation de mon récit. Comment faire pour que mon article ne soit pas juste un rapport d'urbanisme, mais un véritable récit journalistique qui capte l'attention du lecteur dès la première ligne, le guide à travers l'agonie du Plateau, et l'amène logiquement vers la solution de l'archive citoyenne.

Enfin, le fait d'arriver à Cotonou avec ces matériaux est stratégique. Être physiquement et mentalement éloigné de Dakar me permet de prendre de la distance. J'attends de l'équipe d'encadrement qu'elle m'offre ces regards neufs, extérieurs, et peut-être moins biaisés par l'affect que je peux porter à ma propre ville. Leurs questions de néophytes ou de professionnels distanciés me forceront à vulgariser mon propos, à vérifier la solidité de mes preuves et à m'assurer que mon article peut toucher et être compris par un lecteur qui n'a jamais mis les pieds au Sénégal.

Aux côtés de Fatou Ndiaye, vous formez le duo qui représentera le Sénégal et le Cesti à cette quatrième édition. Comment envisagez-vous cette complémentarité entre votre travail sur le patrimoine bâti et son enquête sur la mémoire cinématographique ?

La complémentarité avec Fatou Ndiaye est tout à fait logique. Nous abordons les deux faces d'une même pièce : celle de la mémoire urbaine et culturelle. Mon travail sur le patrimoine bâti s'intéresse aussi à la "scène", c'est-à-dire aux murs, aux façades et à l'ancrage physique de notre histoire. L'enquête de Fatou Ndiaye sur la mémoire cinématographique s'intéresse, elle, à "l'âme" et aux récits, c'est-à-dire aux images en mouvement qui ont forgé notre imaginaire collectif.

À nous deux, nous couvrons le contenant et le contenu de l'identité dakaroise. Il y a d'ailleurs un point d'intersection très concret entre nos deux enquêtes : le sort des anciennes salles de cinéma de Dakar par exemple. Les cinémas de quartier comme El Malik ou le Plaza étaient des joyaux architecturaux (ce qui touche à mon sujet) qui abritaient la diffusion de notre culture cinématographique (ce qui touche au sujet de Fatou Ndiaye).

Aujourd'hui, ces édifices sont détruits ou transformés en centres commerciaux par la même spéculation immobilière que je dénonce. Nos deux travaux se rejoignent donc sur un même constat : quand on détruit un bâtiment historique, on détruit aussi la culture et les souvenirs qui y vivaient.  A travers ce duo, nous portons une voix commune pour le Cesti à cette quatrième édition.

Face à l'amnésie qui guette nos sociétés, nous proposons tous les deux l'image comme solution. Que ce soit par le "flash" photographique pour figer l'architecture, ou par la pellicule et l'archive vidéo pour sauver le cinéma, nous utilisons le pouvoir de l'image comme arme de résistance contre l'oubli.

Mots-clés :
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Mamadou Elhadji LY

Mamadou Elhadji LY

Presse Ecrite

Je suis journaliste sénégalais en formation au Cesti, spécialisé en presse écrite et numérique. Grand passionné d’écriture, je traite des sujets dans des domaines différents. J’ai remporté la Meilleure Plume de la troisième édition de l’école d’été sur l’écriture et le journalisme (EEEJ) organisée par la Fondation Vallet et l’ONG Bénin Excellence à Cotonou, en août 2025. J'ai fais une pige à la rédaction de Radio France Internationale, basée à Dakar en 2024. J’ai également effectué un stage pédagogique au quotidien national « Le Soleil».

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