Confidences des anonymes qui se lâchent dans les groupes Facebook

Dans le vaste paysage des réseaux sociaux, là où les frontières entre la réalité et le virtuel s'estompent, une tendance intrigue et fascine les anonymes. Ces fantômes des réseaux sociaux prennent la parole, choisissent délibérément de demeurer dans l'ombre tout en partageant leurs confessions les plus profondes. Leur motivation ? Echanger avec des inconnus pour se sentir compris.
Assise, les mains jointes sur ses genoux et les yeux fixés sur le dictaphone, Aïcha, nom d’emprunt, accepte enfin de témoigner sous anonymat après plusieurs tentatives de persuasion : « Vous allez cacher mon identité, n’est-ce pas ? », est sa première question, exprimant ainsi une inquiétude familière. Cette femme d’une vingtaine d’années, aux allures d’une grande dame dans son boubou bleu qui enveloppe ses courbes, évoque une maturité au-delà de son âge. Son foulard, noué avec une nonchalance apparente, accentue l'élégance discrète de son allure. Aïcha est habituée à parler en restant… dans l’ombre.
Comme beaucoup d’autres qui vivent sur les réseaux sociaux, elle partage souvent des fragments de sa vie privée mais sous le sceau de l’anonymat. Son regard trahit une légère nervosité, comme si elle portait sur ses épaules un poids que peu de gens pourraient comprendre. « Je suis mariée et j’ai souvent des problèmes de couple dont je ne peux parler à personne. Nous sommes au Sénégal, et quand tu es mariée, on te parle de “soutoura”. » Elle poursuit : « Facebook est pour moi le meilleur moyen de recueillir l’avis des autres sans être jugée et sans avoir à dévoiler ma véritable identité ». Et la voilà lancée pour une confidence.
Les réseaux, confidents invisibles
Il est 18h à la Médina, l'un des quartiers animés de la capitale, les rues se teintent d'une lumière dorée. Dans une ruelle, se dissimule une boutique. Cette dernière à première vue attire l’attention par une peinture verte délavée, le temps avait doucement estompé ses couleurs. Dans ce petit espace modeste , un polychrome de couleurs attire celui qui franchit le seuil. Les étagères sont garnies de tissus colorés, de chaussures et d’articles divers. La jeune Aïcha est pratiquement vendeuse de tout.
C’est ici, loin des regards indiscrets de son foyer que Aïcha a accepté de se livrer. «Ça me permet de me libérer et de soulager mon esprit, il y a des choses que je ne peux discuter avec personne même pas avec une amie proche ». Poursuivant, elle explique : « sur les réseaux, les gens te lisent et t’apportent leurs aides et conseils, ce qui est bien c’est que personne ne connaîtra ta vraie identité et avec la nouvelle fonctionnalité "membre anonyme", je peux désormais publier directement, sans intermédiaire ».
Cette liberté de partager anonymement ses pensées les plus intimes a transformé la façon dont Aïcha aborde ses problèmes, notamment ceux liés à son mariage. Assise sur une natte ornée de motifs géométriques aux teintes vives, la jeune dame continue son récit tout en gesticulant des mains. Ses doigts suivent le rythme de ses paroles : « j’ai souvent des problèmes avec mon mari et ma belle famille. Préserver son mariage au Sénégal est très difficile. Ma mère est en vie mais il y a de ces choses dont je ne peux parler avec elle. J’ai besoin d’avis extérieur, on dit souvent que c’est mieux de se confier à un inconnu plutôt qu’à une personne proche ».
Selon le psychologue Abib Ndiaye, bien que les réseaux sociaux offrent un vaste champ d’expression des relations humaines, ces dernières sont modifiées par des phénomènes tels que la massification, l’urbanisation et l’anonymat, qui découlent de la société industrielle, de la mondialisation et de la globalisation. Il met également en évidence l’importance d’analyser la dimension socio-affective des groupes et l’impact de cette dynamique sur le fonctionnement psychologique et social des individus. Selon lui, l’anonymat rend l’individu particulièrement insensible à autrui et à son influence.
Le revers de la médaille
Que ce soit des groupes regroupant uniquement des femmes ou des groupes mixtes, sur Facebook, il en existe des dizaines permettant aux uns et aux autres de s’épancher de confessions. Les sujets les plus banals aux plus sensibles sont abordés dans ces espaces publics virtuels. Cheveux coiffés en locks, regard perçant et sourire confiant, Aminata Fall, commerçante, est une jeune femme avoisinant la trentaine qui incarne une figure incontournable pour les "anos" (anonymes). Elle est administratrice d’un groupe populaire sur Facebook avec plus de 149.000 membres.
Elle est devenue pour toute personne cherchant à se confier et à trouver du soutien en ligne l’intermédiaire avec le public. « Avec un ami, on a créé ce groupe il y a environ 5 ans. Les gens nous écrivent en inbox vu que le groupe est privé » explique Aminata. « Ensuite on poste de manière anonyme. Je reçois des dizaines de messages par jour mais on n’en publie qu’une quinzaine », dit-elle en montrant sur son téléphone le groupe.
L’écran illuminé par les nombreux messages non lus qui s'accumulent dans la boîte de réception, elle navigue avec aisance entre les confessions, ses doigts agiles filtrant soigneusement chaque message, un processus durant lequel elle pèse chaque mot car consciente de l’impact qu’une publication peut avoir sur les membres du groupe. « Je reçois plusieurs types de messages. Des problèmes entre mari et femme, des problèmes de castes, de belles familles et y en a même qui cherchent l’amour », narre-t-elle, avant d’ajouter : « Mais ce n’est pas toute sorte d’Ano que je publie car c’est très délicat ».
« J’ai divorcé…à cause d’une publication anonyme »
Ces publications anonymes, souvent banales en apparence, peuvent avoir des conséquences dévastatrices. Modou Fall, un homme de la trentaine, en a fait les frais. Vêtu d’une chemise blanche et de simples sandales, il avoue , d’une voix teintée de regret, avoir divorcé il y a à peu près trois mois à cause d’une publication anonyme sur Facebook.
Modou fréquentait avec sa femme un groupe très populaire sur Facebook, SDSK (Sama Dieukeur, Sama Kharite). Un jour, alors qu’il parcourait les publications, un récit attira particulièrement son attention. Les détails étaient si précis qu’il n’eut aucun doute : c’était son histoire. « J’ai su que c’était ma femme. Je l’ai confrontée et ça a dégénéré. On a eu une dispute qui nous a coûté notre mariage », raconte-t-il. Cette mésaventure a fait basculer la vie de Modou. «J’avais confiance en elle, mais ce jour-là, tout s’est écroulé », confie t-il le regard perdu dans le vide. Pour lui, les réseaux sociaux ne sont plus un espace d’expression, mais un terrain miné où chaque mot peut tout faire éclater.
Les confessions numériques, bien qu’initialement cathartiques, soulèvent une question brûlante : jusqu’où peut-on vraiment s’exposer, même sous couvert d’anonymat ? Si pour Aïcha et tant d’autres, ces espaces virtuels offrent un refuge, une libération, ils deviennent pour certains, comme Modou, des lieux de désillusion et de perte.
Toujours selon Abib Ndiaye, les risques de se limiter à l’expression anonyme au sein d’un groupe diffuser sur les réseaux sociaux sont nombreux et multiformes. Il explique que le colportage peut amplifier l’histoire et la ramener vers les protagonistes réels, et que les jugements de valeur peuvent affecter profondément le moral de l’individu ayant exposé son histoire. Il ajoute également que communiquer en public sur ses affaires personnelles constitue un risque d’exposition au jugement de l’autre, surtout si les faits rapportés relèvent du domaine des interdits ou des tabous .
