Un tour chez le tangana, plongée dans l'univers d'un « maïga »

Le goût du maïga ne se discute pas, il traverse les générations. Dans les ruelles animées de Dakar, les tanganas, petits restaurants de quartier, attirent une clientèle variée, surtout la nuit. Préférés par de nombreux noctambules et habitués, ces lieux sont connus pour leur cuisine rapide et abordable
Aux HLM 5, derrière le marché populaire, un maïga se cache sous un immeuble. Il est 22 heures en ce vendredi soir. Dès l'entrée, le décor parle de lui-même : de longs rideaux verticaux, surnommés "rideaux maïga", encadrent la porte. Juste à côté, quatre sacs superposés (deux remplis d’oignons, deux de pommes de terre) annoncent l’ingrédient principal des plats phares du lieu.
Un jeune homme, teint clair, casquette vissée sur la tête et chemise de militaire, passe sa commande avec assurance : « Prépare-moi deux omelettes, des frites et du lakhass dans du pain. »
Trois personnes s'affairent derrière le comptoir. Le propriétaire, la soixantaine, veille sur tout. Son assistant, la quarantaine, s'occupe des commandes, tandis que le benjamin, pas plus de vingt ans, officie aux fourneaux. D'un geste maîtrisé, il casse deux œufs dans un bol, les mélange avec des morceaux d’oignons et les verse dans l’huile brûlante.
L’ambiance est bon enfant. Le client à la casquette chambre le jeune cuisinier : « Mets moins d'huile ! » Un sourire en coin trahit la complicité. Un habitué, sans doute.
Peu après, un couple arrive. Lui, grand, en t-shirt rouge et pantalon noir. Elle, vêtue d’une taille basse mauve, un physique plutôt "poids lourd" comme on dit ici. Ils saluent d'un chaleureux « Salaamalekum » et passent commande. Le jeune homme, en rupture avec la formule habituelle, commence directement : « Que mets-tu dans le pain ? Y a-t-il des frites ? » Finalement, ils optent pour deux pains garnis de frites, omelette et spaghetti. La jeune femme, elle, préfère emporter son repas dans un bol en inox.
Un carrefour de rencontres
Les clients défilent. Une jeune femme en boubou vert, montre noire au poignet, tresses soigneusement arrangées, demande si les plats sont vendus en barquette. « Tu vends en barquette ? » « Non! », répond le maïga, signifiant que le service est sur papier. Pas découragée, elle part acheter une barquette à la boutique du coin avant de commander un lakhass, une omelette et des frites. Elle paie 700 francs CFA et s’installe devant la télé, happée par un épisode de la série Bété-Bété, très populaire en ce moment.
Un autre client fait son entrée : un jeune à l’allure de "bad boy", cheveux dégradés, pantalon laissant entrevoir ses sous-vêtements. Assis face au cuisinier, l’impatience le gagne : « Ameth, les deux gaz ne sont-ils pas allumés ? J’ai trop faim ! » Il doit attendre son tour derrière un gamin d’une dizaine d’années, ce qui ne l’empêche pas de râler jusqu'à être servi.
Le crépitement de l’huile, le bruit des cuillères cognant les bols, le fond sonore de la télé, tout contribue à l'atmosphère unique du lieu. Un grand-père à la carrure imposante entre brusquement, s’installe et lance : « Prépare-moi la même chose qu’hier ! » Comme pour rappeler que chez les maïgas, toutes les générations se croisent.
Avant de partir, un dernier coup d'œil aux lieux : une poubelle dans un coin, des bols d’eau pour laver les ustensiles. La quarantaine, l’homme chargé de la plonge et de l’encaissement jongle entre ses tâches. Son uniforme, autrefois marron, porte les traces du temps et des vapeurs d’huile. Même le ventilateur suspendu au plafond a pris une teinte charbon, vestige des milliers de repas préparés ici.
Une certitude demeure : l’amour des Dakarois pour ces petits restaurants ne faiblit pas. Goût authentique, prix accessibles, service express... Chez les maïgas, c’est tout un art de vivre.
